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Full text of "L'homme machine;"

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DUKE UNIVERSITY 



LIBRARY 



The Glenn Negley Collection 
of Utopian Literature 



SINGULARITÉS 

PHYSIOLOGIQUES 



Est-ce là ce Rayon do l'Essence suprême. 
Que l'on nous peint si lumineux ? 

Ebt-ce là cet Esprit survivant à nous-mémt ? 

Il naît avec nos sens, croit, s'affaiblit comme eux. 
Hélas ! il périra de même. 

Voltaire. 



L'HOMME MACHINE 

PAR LA METTRIE 



AVEC UNE INTRODUCTION' ET DES NOTES DE 



J. ASSEZAT 



->»SS)O^C<^^- 



139963 



PARIS 

GALEKTE D'OBLÉAKS, 12 

1865 






ELOGE DE LA METTRIE Lr2J2-^ H" 



PAR 



FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE 



Julien Offray de L\ Mettril^ naquit à Saint- 
Malo, le 25 décembre 1709, de Julien Oiïray de La Met- 
trie et de Marie Gaudron, qui vivaient d'un commerce 
assez considérable pour procurer une bonne éduca- 
tion à leur tils. Ils l'envoyèrent au collège de Cou- 
lances pour faire ses lumianités, d'où il passa a Paris 
dans le collège du Plessis ; il fit sa rhétorique à 
Caen, et comme il avait beaucoup de génie et d'ima- 
gination, il remporta tous les prix d'éloquence : il 
était né orateur; il aimait passionnément la poésie 
et les belles lettres ; mais son père, qui crut qu'il y 
avait plus à gagner pour un ecclésiastique que pour 
un poêle, le destina à TÉglise; il l'envoya l'année 

* Cet Eloge fut lu en séance publique de l'Aciidémie 
de Derlin, par Darget, secrétaire des comniai) déments du 
Roi. 11 donaa lieu à de nombreuses observations dont on 
trouvera l'écho dans la Correspondance de Voltaire, 
années 1751 et 1752.] 



-L vî y d o a 



— VI — 

suivante au collège du Plessis, où il fit sa logique 
sous M. Cordier, qui était plus janséniste que logicien. 

C'est le caractère d'une ardente imagination de 
saisir avec force les objets qu'on lui présente ; 
comme c'est le caractère de la jeunesse d'être pré- 
venue des premières opinions qu'on lui inculque : 
tout autre disciple aurait adopté les sentiments de 
son maître; ce n'en fut pas assez pour le jeune La 
Meitrie, il devint janséniste et composa un ouvrage 
qui eut vogue dans le parti ^ 

En 1728, il étudia la physique au collège d'Har- 
court, et y lit de grands progrès. De retour en sa 
patrie, le sieur Hunauld, médecin de Saint-Malo, lui 
conseilla d'embrasser cette profession : on persuada 
le père ; on l'assura que les remèdes d'un médecin 
médiocre rapporteraient plus que les absolutions d'un 
bon prêtre^ D'abord, le jeune La Mettrie s'appliqua à 
l'anatomie ; il disséqua pendant deux hivers ; après 
quoi il prit, en 1728, a Reims, le bonnet de docteur 
et y fut reçu médecin. 

En 1733, il fut étudier à Lcyde sous le fameux 
Boerhaave. Le maître était digne de l'écolier, et l'é- 
colier se rendit bientôt digne du maître. M. La Met- 
trie appliqua toute la force de son esprit h la con- 
naissance et à la cure des infirmités humaines, et il 
devint un grand médecin dès qu'il voulut l'être. 

' Cet ouvrage s'est perdu si tant est qu'il ait ji^mais vu 
ie jour. 

» La Mettrie, médecin après avoir été destiné à la 
profession de prêtre, se vantait de cette conformité de sa 
fortune avec celle de son maître Boerhaave. 



— Vîl — 

En 1734, il traduisit, dans ses moûienls de loisir, le 
traité de feu M. Boerhaavo, sou Aphrodisiacus , 
et y joignit une dissertation sur les maladies vé- 
nériennes, dont lui-même était l'auteur. Les vieux 
médecins s'élevèrent en France contre un écolier qui 
leur faisait raiïront d'en savoir autant qu'eux. Un 
des plus célèbres médecins de Paris * lui fit l'honneur 
de critiquer son ouvrage (marque certaine qu'il élait 
bon). La Metlrie répliqua, et pour confondre d'autant 
plus son adversaire, en 1736, il composa un Traité 
du vertige, estimé de tous les médecins impar- 
tiaux. 

Par un malheureux effet de l'imperfection hu- 
maine, une certaine basse jalousie est devenue un 
des attributs des gens de lettres ; elle irrite l'esprit 
de ceux qui sont en possession des réputations 
contre le progrès des génies naissants : cette rouille 
s'attache aux talents sans les détruire, mais elle leur 
nuit quelquefois. M. La Meltrie, qui avançait à pas 
de géant dans la carrière des sciences, souffrit de 
cette jalousie, et sa vivacité l'y rendit trop sensible. 

Il traduisit h Saint-Malo les Aphorismes de 
Boerhaave, la Matière médicale, les Procédés 
chimiques, la Théorie chimique, et les Ins- 
titutions du même auteur. Il publia presque en 
même temps un abrégé de Sydenham. Le jeune 
médecin avait appris, par une expérience prématu- 
rée, que pour vivre tranquille, il vaut mieux traduire 
que composer ; mais c'est le caractère du génie de 

* As! rue, que La !\lettric a poursuivi depuis de ses sar- 
casmes dans tous ses ouvrages. 



VIH 



s'échapper a la réflexion. Fort de ses propres forces, 
si je puis m'exprimer ainsi, et rempli des recherches 
de la nature qu'il faisait avec une dextérité infinie, il 
voulut communiquer au public les découvertes qu'il 
avait faites. 11 donna son Traité sur la petite 
vérole, sa Médecine pratique, et six volumes 
de Commentaires sur la physiologie de Boerhaave : 
tous ces ouvrages parurent à Paris, quoique l'auteur 
les eût composés a Saint-Malo. Il joignait à la théorie 
de son art une pratique toujours heureuse ; ce qui 
n'est pas un petit éloge pour un médecin. 

En 1742, M. La Meltrie vint à Paris, attiré par 
la mort de M. Ilunauld, son ancien maître: les fa- 
meux Morand et Sidobre le placèrent auprès du duc 
de Grammont, et peu de jours après ce seigneur lui 
obtint le brevet de médecin des gardes ; il accom- 
pagna le duc a la guerre, et fut avec lui à la bataille 
de Deltingue, au siège de Fribourg et h la bataille de 
Fontenoy, où il perdit son protecteur, qui y fut tué 
d'un coup de canon. 

M. La Meltrie ressentit d'autant plus vivement 
celte perte, que ce fut en môme temps l'écueil de sa 
fortune. Voici ce qui y donna lieu : Pendant la cam- 
pagne de Fribourg, M. La Mettrie fut attaqué d'une 
lièvre chaude : une maladie est pour un philosophe 
une école de physique ; il crut s'apercevoir que la 
faculté de penser n'était qu'une suite de l'organisa- 
tion de la machine, et que le dérangement des res- 
sorts inlluait considérablement sur cette partie de 
nous-même, que les métaphysiciens appellent l'âme. 
Rempli de ces idées pendant sa convalescence, il 
porta hûrdimenl le flambeau de l'expérience dans les 



téuèbrcs de la métaphysique ; il tenta d'expliquer, à 
i'aide de l'anatomie, la texture déliée de rentende- 
uient, et ii ne trouva que de la mécanique où d'au- 
tres avaient supposé une essence supérieure à la 
matière. Il fit imprimer ses conjectures philoso- 
phiques, sous le titre d'Histoire naturelle de 
l'âme. L'aumônier du régiment sonna le tocsin 
contre lui, et d'abord tous les dévots crièrent. 

Le vulgaire des ecclésiastiques est comme Don 
Quichotte, qui trouvait des aventures merveilleuses 
dans des événements ordinaires ; ou comme ce fa- 
meux militaire *, qui, trop rempli de son système, 
trouvait des colonnes dans tous les livres qu'il lisait. 
La plupart des prêtres examinent tous les ouvrages 
de littérature comme si c'étaient des traités de théo- 
logie ; remplis de ce seul objet, ils voient des hé- 
résies partout ; de la viennent tant de faux juge- 
ments et tant d'accusations formées, pour la plupart, 
mal h propos contre les auteurs. Un livre de physique 
doit être lu avec l'esprit d'un physicien ; la nature, 
la vérité est son juge ; c'est elle qui doit Tabsoudre 
ou le condamner : un livre d'astronomie veut être lu 
dans un môme sens. Si un pauvre médecin prouve 
qu'un coup de bâton fortement appliqué sur le crâne 
dérange l'esprit, ou bien qu'à un certain degré de 
chaleur la raison s'égare, il faut lui prouver le con- 
traire ou se taire. Si un astronome habile démontre, 
malgré Josué, que la terre et tous les globes célestes 
tournent autour du soleil, il faut, ou mieux calculer 
que lui, ou souffrir que la ttcrre tourne. 

1 Le cheva'.ier de Fola'd. 






Mais les théologiens, qui, parleurs appréhensions 
continuelles, pourraient Paire croire aux faibles que 
leur cause est mauvaise, ne s'embarrassent pas de si 
peu de chose. Ils s'obstinèrent à trouver des semences 
d'hérésie dans un ouvrage qui traitait de physique ; 
l'auteur essuya une persécution affreuse, et les prê- 
tres soutinrent qu'un médecin, accusé d'hérésie, ne 
pouvait pas guérir les gardes-françaises. 

A la haine des dévols se joignit celle de ses rivaux 
de gloire : celle-ci se ralluma sur un ouvrage de 
M. La Mettrie, intitulé la Politique des méde- 
cins ^ Un homme, plein d'artifice et dévoré d'ambi- 
tion ^, aspirait à la place vacante de premier médecin 
du roi de France ; il crut, pour y parvenir, qu'il suffi- 
sait d'accabler de ridicule ceux de ses confrères qui 
pouvaient prétendre à cette charge. Il fit un libelle 
contre eux, et abusant de la facile amitié de M. La 
Mellrie, il le séduisit à lui prêter la volubilité de sa 
plume et la fécondité de son imagination ; il n'en fallut 
pas davantage pour achever de perdre un homme peu 
connu, contre lequel étaient toutes les apparences, et 
qui n'avait de protection que son mérite. 

M. La Moltrie, pour avoir été trop sincère comme 
philosophe et trop officieux comme ami, fut obligé 
de renoncer a sa patrie. Le duc de Duras et le vi- 
comte du Chaila lui conseillèrent de se soustraire à la 

'Mieux: Politique du médecin de Machiavel 
ou le Chemin de la fortune ouvert aux méde- 
cins. Ce livret fut condamné au feu. La Mettrie l'a, en 
grande partie, fait passer dans sa Pénélope. 

2 Nous ne savons quel est ce confrère ou pour mieux 
dire, nous ne croyons pas à son existence. 



— XI — 



haine des prêtres et a la vengeance des médecins. Il 
quitta donc, en 17-46, les hôpitaux de l'armée, où 
M. de Séchelles l'avait placé , et vint philosopher 
tranquillement à Leyde. Il y composa sa Pénélope, 
ouvrage polémique contre les médecins, où a l'exem- 
ple de Démocrile, il plaisantait sur la vanité de sa 
profession : ce qu'il y eut de singulier, c'est que 
les médecins, dont la charlatanerie y est peinte au 
vrai, ne purent s'empêcher d'en rire eux-mêmes en 
le lisant ; ce qui marque bien qu'il y avait dans l'ou- 
vrage pins de gaîté que de malice. 

M. La Mettrie ayant perdu de vue ses hôpitaux et 
ses malades, s'adonna entièrement à la philosophie 
spéculative ; il lit son Homme machine, ou plutôt 
il jeta sur le papier quelques pensées fortes sur le m a- 
térialisme, qu'il s'était sans doute proposé de 
rédiger. Cet ouvrage, qui devait déplaire a des gens 
qui par état sont ennemis déclarés des progrès de la 
raison humaine, révolta tous les prêtres de Leyde 
contre l'anteur : calvinistes, catholiques et luthé- 
riens, oublièrent en ce moment que la consuhslaii- 
tiation, le libre arbitre, la messe des morts et l'in- 
faillibilité du pape les divisaient ; ils se réunirent 
tous pour persécuter un philosophe, qui avait de 
plus le malheur d'être français, dans un temps où 
cette monarchie faisait une guerre heureuse à leurs 
Hautes Puissances. 

Le titre de philosophe et de malheureux fut suffi- 
sant pour procurer à M. La Mettrie un asile en 
Prusse, avec une pension du roi. Il se rendit à Ber- 
lin au mois de février de l'année 1748; il y fut reçu 
membre de l'Académie royale des sciences. La méde- 



— XII — 

cine le revendiqua a la métaphysique, et il lit un traité 
de la Dyssenterie^ et un autre de l'Asthme, 
les meilleurs qui aient été écrits sur ces cruelles ma- 
ladies. Il ébaucha différents ouvrages sur des matières 
de philosophie abstraite qu'il s'était proposé d'exa- 
miner ; et pc.r une suite des fatalités qu'il avait éprou- 
vées, ces ouvrages lui furent dérobés : mais il en de- 
manda la suppression aussitôt qu'ils parurent. 

M. La Mettrie mourut dans la maison de milord 
Tirconncl, ministre plénipotentiaire de France, au- 
quel il avait rendu la vie. Il semble que la maladie, 
connaissant a qui elle avait affaire, ait eu l'adresse de 
l'attaquer d'abord au cerveau, pour le terrasser plus 
sûrement : il prit une fièvre chaude avec un délire 
violent : le malade fut obligé d'avoir recours a la 
science de ses collègues, et il n'y trouva pas la res- 
source qu'il avait si souvent, et pour lui et pour le 
public, trouvées dans la sienne propre ^. 

' Ce traité est intitulé Mémoire sur la Dyssen- 
terie, Leyde 1750. Il contient de nouveaux détails sur 
le choléra (sporadique), dont La Mettrie avait été 
atteint et qu'il a décrit loDgnemeiu dans ses Obser- 
vations de médecine. Il y préconise l'emploi de la 
saignée, et prétend avoir ressenti de mauvais effets de 
l'usage de l'opium. Il a des observations concluantes de 
guérison, comme tous les médecins et quoique Bioussais 
n'ait obtenu que des insuccès par cette méthode dans le 
traitement du choléra épidémique, elle a;une apparence 
de raison qui fait qu'elle n'est pas entièrement aban- 
donnée, du moins à ce qu'il nous semble avoir vu dans 
G es dernierstemps. 

2 Tous ceux qui ont parlé de cette fin accusent La Met- 
trie de s'être tué lui-même en se faisant saigner huit 



— XIII — 



11 mourut le 11 de novembre 1751, âgé de 43 ans. 
Il avait épousé Louise-Charlotte Dréauno, dont il 
ne laissa qu'une fille ^, âgée de cinq ans et quelques 
mois. 

M. La Meltrie était né avec un fond de gaîté natu- 
relle intarissable ; il avait l'esprit vif et l'imagina- 
tion si féconde, qu'elle faisait croître des fleurs dans 
le terrain aride de la médecine. La nature l'avait fait 
orateur et philosophe ; mais un présent plus précieux 
encore qu'il reçut d'elle, fut une âme pure et un 
cœur serviable. Tous ceux auxquels les pieuses in- 
jures des théologiens n'en imposent pas, regrettent 
en M. , La Meltrie un honnête homme et un savant 
médecin. 

fois et en prenant des bains lors d'une fièvre d'indigestion. 
• Le fils auquel il adresse ses conseils dans sa Poli- 
tique et dans sa Pénélope serait donc un être de 
raison. 



INTRODUCTION 



Voici le second volume d'une collection entreprise 
avec bien de la défiance et, aussi, bien de la modestie. 
Si la défiance a dû s'atténuer quelque peu devant 
l'accueil sympathique fait à notre première publication, 
il n'en est pas de môme de la modestie : elle est, 
aujourd'hui, plus que jamais de saison, et c'est en 
nous faisant encore plus humble que nous abordons 
le fublic. 

Il s'agit, en effet, de redonner la vie, non plus à 
un pamphlet dont l'esprit de paradoxe et de satire 
faisait tous les frais ^ mais à un ouvrage repoussé 
dès son apparition avec grande clameur et qui n'a pu, 
depuis lors, retrouver des juges assez indépendants 
pour infirmer l'arrêt des premiers. Il nous faudrait 
beaucoup d'habileté, beaucoup d'esprit et beaucoup 

1 Voir l'Introduction de uotrc précédent volume : 
Lucina sine coucubitu ou la Génération so- 
litaire. 



XVI 



de science pour rendre cette résurrection intéressante 
et profitable et nous n'avons de tout cela qu'un peu, 
pas assez certainement. Notre tâche est donc ardue et 
mérite l'attention des curieux autant que l'indul- 
gence des savants auxquels surtout nous avons crainte 
de déplaire. Sur cette attention et sur cette indulgence, 
avons-nous tort de compter? nous aurons tant d'autres 
adversaires ! 

Sans parler de ceux dont l'opposition nous est 
acquise à l'avance et qui ne peuvent que retourner 
contre nous les vieilles armes usées en d'autres temps 
contre La Mettrie, des sages dont nous respectons la 
sagesse nous diront : Pourquoi réimprimer un livre 
qui a le tort considérable de s'être laissé brûler au 
dernier siècle, non pas a Paris, où l'on a tant brûlé 
de livres que cette particularité ne prouve plus rien 
Di pour ni contre leur valeur, mais en Hollande, où 
« la liberté moins gênée n'obtenait cette distinction 
qu'à force de vrai mérite scandaleux^?» Ignorez - 
vous ce que ce livre a valu a son auteur d'injures et 
de calomnies, sans compter l'exil, les persécutions et 
une si mauvaise renommée que d'Holbach lui-même 
s'est cru obligé, tout en prêchant à très-peu près les 
mêmes doctrines, de le traiter de a frénétique-? » 



' Clément, les Cinq années littéraires, lettre 
XXIF. 

2 Système de la nature; Londres, 1770; seconde 
partie, p. 348. 



XVII — 



La Biographie universelle^ ne qualifie-t-elle pas 
l'HoMME iMachine de « production infâme » et n'avez- 
vous pas entendu prononcer ce mot dans une chaire 
très-entourée, comme l'expression du résultat le plus 
effrayant où puissent atteindre les imaginations per- 
verties de nos philosophes modernes* ? 

Je sais tout cela el plus encore, mais, le dirai-je, 
c'est précisément tout cela qui m'a attiré vers La 
Mettrie et qui m'a donné l'envie de connaître plus à 
fond ce « vil morteP . » Il m'a paru que l'horreur 
était trop exagérée pour être justice. J'ai cru com- 
prendre que, comme notre auteur avait eu le malheur 
de se mettre à dos deux classes puissantes, les prêtres 
et les médecins, l'opinion U son sujet n'avait été 
faite que par ces deux classes. J'ai senti tout ce que 
celte opinion pouvait avoir d'excusable, alors que les 
blessures faites par l'Histoire naturelle de 
l'âme et l'Ouvrage de Pénélope étaient encore 
saignantes, mais j'ai cru qu'aujourd'hui, après un 



* Article de M. Wciss. 

• Le P. Félix, Conférences du Carême de 1865. 

s « Un vil mortel, un nouvel Erostrate, 

Ose abuser du grand art d'Hipp')crate. ... » 

Epitre du comte de Tressan à un de ses araisqu 
s'était laissé toucher par les arguments de La Mettrie. 
Nous ne savons si Damon fut converti : mais nous sa- 
vons que It'S vers sont bien fades et les raisons bieti 
pauvres. 



XVIII — 



siècle passé sur ces blessures, elles devaient être fer- 
mées, qu'il était temps d'oublier les vieilles rancunes 
et de refaire une nouvelle instruction. Certes, il est 
commode de n'avoir pas ces penchants curieux et il 
est beau d'être assez bien élevé pour ne pas fréquenter 
les gens qui vous sont indiqués comme de mauvaise 
compagnie. Certes, la croyance a la tradition est chose 
louable, et s'incliner devant les vieillards est conduite 
digne des prix de sagesse et de vertu dans toutes les 
écoles et dans tous les temps, mais je crois plus satis- 
faisante pour l'esprit la marche opposée. Si l'heure du : 
(( le maître l'a dit » n'est pas encore finie elle s'avance. 
Celle où chacun doit se faire à soi-même sa science et 
ses croyances est proche. Un petit monde d'investi- 
gateurs consciencieux et détachés de toutes chaînes 
s'élève, si ce n'était pas a ce monde l'avenir, il fau- 
drait désespérer de l'avenir. Pour mon compte, très- 
décidé à marcher toujours ainsi, presque seul, je me 
sens satisfait, surtout lorsque j'ai vaincu chez moi- 
même un préjugé, déraciné une erreur. Ai-je tort de 
signaler tout bas a quelques-uns les résultats que j'ai 
acquis? Peut-être ! Tant pis! 

En tout cas, nous pouvons dès maintenant dire que 
l'HoMME Machine ne serait plus aujourd'hui brûlé... 
en Hollande ; que d'Holbach dans son for intérieur 
devait le trouver timide plutôt que frénétique; que la 
Biographie universelle, à côté de Tépithète mal- 
sonnante consignée plus haut, avoue que les opinions 
de La Meltrie sont « plus téméraires que dangereuses » 



— XIX — 

et que le P. Félix, qui se sert du titre comme d'un 
épouvantail, juge le livre sur le titre, et se garderait 
bien de l'ouvrir. 

Œuvre de scienci^ pure, quoique sous les allures 
vives, eiUhousiasles et un peu désordonnées propres 
à son auteur, I'IIomme Machine ne relève que de la 
science. Elle seule peut le condamner comme scien- 
tifiquement insuffisant. Si La Meltrie doit être noté 
comme un casuiste de morale relâchée, ce n'est pas 
la qu'il en faut chercher les preuves. Si l'on veut le 
classer parmi les athées, il peut répondre qu'il lui 
semble au contraire « que le plus grand degré de 
probabilité est pour l'existence d'un Lire suprême ^n 
Si, écoutant Voltaire lorsqu'il écrit au duc de Uichelieu, 
on veut le faire passer pour un « fou^ » il faut aussi 

* Voir p. 97 de cette édition. 

^ Ici Voltaire joue un jeu double, comme cela lui arrive 
trop souvent. La Mcttrie, malgré sa gaîié, sa folie si l'on 
veut, souhaitait fort revenir en France; Voltaire s'était 
chargé de négooier cette affaire et d'en écrire au duc de 
Richelieu ; il se vante, dans ses lettres à sa nièce, de le 
faire avec beaucoup d'insistance, et cependant, c'est 
quand il parl'^ au duc de Richelieu qu'il maltraite le 
plus La Metirie; partout ailleurs, il atténue les torts 
qu'il pouvait avoir, et ne le traite do fou que comme les 
femmes traitent les hommes trop entreprenants de scélé- 
rats, avec un sourire. C'est ce double jeu qui nous dé- 
plaît dans Vo'tairc. Nous admirons plus que personne et 
son tahnt et l'importance qu'il avait su acquérir par son 
moyen. Noi-s regrettons son habileté. Quant à sa philoso- 
phie, nous aurons quelque jour l'occasion d'en dire un mot. 



— XX — 

écouler Voltaire lorsqu'il écrit à iM"* Denis, et tenir 
note non-seulement des nombreux passages où il loue 
La Meltrie de sa gaîté et de sa santé, oii il témoigne 
d'une familiarité qui lui était agréable et souvent 
utile S mais aussi de ceux où il rend justice a la sûreté 
de son commerce et à la beauté de son âme^ La 
courte épitre suivante qu'il lui adre>sait un jour nous 
sera un témoignage en même temps qu'un portrait 
assez léger, mais cependant assez fidèle. 

Je ne suis point inquiété 

Si notre joyeux La Mettrie 

Perd quelquefois cette santé 

Qui rend sa face si fleurie, 

Quelque peu de gloutonnerie 

Avec beaucoup de volupté 

Sont les doux emplois de sa vie. 

Il se conduit comme il écrit; 

A la nature il s'abandonne 

Et chez lui le plaisir guéril 

Tous les maux que le plaisir donnes. 

1 C'est à La Mettrie que Voltaire doit l'avertissemeut 
qui a empoisonné la fin de son séjour à Potsdam. L'image 
de u l'orange » ne lui laissait plus la cervelle en repos. 

2 Lettre du 2li décembre 1751, à Madame Denis. 

•■* Voici lu réponse do La Meltrie à cette épître, elle est 
peu connue : 

Jloi, je suis fort inquiété 

Quand, des auteurs le plus illustre. 

A peine a son onzième lustre, 

Jouit dune fvible >;intéî 

Je crains que de ses heureux jours 

Le llainbsau brillant ne s'éteigne. 



— XXI — 

Faut-il citer un autre poêle, un poète couronné, 
celui-là, le « Salomon du Nord « comme on l'appelait, 
le « philosophe de Sans-Souci, » comme il s'appelait 
lui-môme, Frédéric « le Grand » comme le dénomme 
la posiérilé? Frédéric qui avait vu La Mellrie de près, 
qui l'avait accueilli et défendu quand tout l'accablait, 
qui en avait fait son lecteur et le plus familier de ses 
commensaux*, qui a écrit son Eloge et l'a fait 
lire publiquement devant sou Académie, Frédéric 
conclut comme Voltaire, comme Mauperluis, en lui 
reconnaissant « une âme pure et un cœur serviable » 
et en le présentant aux regrets comme « un honnête 
homme et un savant médecin ^ » 

Ilonnéle homme, cela n'est pas douteux, savant 
médecin ce n'est point à nous à en juger, quoique sa 
traduction de sept ouvrages de Boerhaave et la liste de 

Muses, crâces, tendres amours, 

Avec lui finit votre règne ! 

Mais pourquoi faut-il que je craigne 

La mort iiour qui vivra toujours; 

Pour qui, dans sa douleur profonde, 

Lr; plus colebre roi du monde 

Fera dresser à Sans-Souci 

Un monuaiL-nt éternel comme lui? 

1 « En tout temps, il se jetait et se couchait sur 
les canapés Quand il faisait chaud, il ôtait son col, dé- 
bo '.tonnait sa veste et jetait sa perruque sur lo parquet. 
En un mot, La Mettrie agissait en tout avec Frédéric 
comme l'uvois un camarade. » Mes souvenirs, par 
Dleii'lonné Thibault; 3'^ édition, t. IV, p. 371. 

'Voir ; Eloge de La Mettrie, ci-dessus. 

2 



— iXII — 



ses propres travaux en son art permettent au moins 
d'affirmer que ce n'était pas un médecin paresseux et 
routinier. Jusqu'en 1744, aunée où commence sa 
veine batailleuse et satirique pour ne plus s'inter- 
rompre, il travaille sérieusement, entassant, avec une 
facilité qu'on n'a pas manqué de traiter de légèreté, 
volumes sur volumes. Il pratique à Saint-Malo, il 
pratique à Paris, il traite ses gardes-françaises avec 
un peu de brutalité peut-être, mais avec succès. Il se 
sent un instant piqué du démon littéraire et écrit ses 
Essais sur l'esprit et sur les beaux esprits 
(1740) il revient bien vite aux Observations de 
médecine pratique et à un Traité de la petite 
vérole. Ce n'est qu'en 1744 qu'il entre vraiment en 
lice et saisit Astruc corps a corps. 

C'est à Astruc que nous devons le La Mettrie pam- 
phlétaire. La Mettrie, avec sa franchise ordinaire, 
l'avoue dans sa Pénélope* et cet aveu donne en 



1 « Il faut laisser ce pauvre Astruc en paix ; je crois 
m'être acquitté avec lui et avoir rendu au centuple, en 
français badin, ce, qu'il m'avait prêté eu pesant latin. 
Haec est prima malilabeset origo. Oui, le bour- 
reau est cause de tout le grabuge; je lui ai l'obligation 
d'être ici ; et les médecins d'être montrés au doigt avec 
les pestes de noms dont je les ai gratifiés. Voilà, mes- 
sieurs de la Faculté, pour vous le dire en passant, ce que 
vous devez à un pédant que vous avez reçu gratis * dans 

* Aetruc était docteur de Montpellier. La Faculté de Paris 
Toulut se l'attacher. Grâce h sa renommée et à la valeur de ses 



— XXIII — 

même temps la plus juste idée de son caractère. Voici 
les faits. 

En 1735, La Metlrie avait traduit l'Aphrodi- 
siacus de Boerhaave et y avait ajouté des notes et 
une dissertation de son crû. En I73n, Aslruc fait 
paraître son grand ouvrage De morbis venereis 
et dans la seconde partie , consacrée a l'Iiistoriquc 
de la question et a l'examen bibliographique des 
ouvrages qui avaient précédé le sien, il cite La Mettrie 
et lui reproche diverses erreurs*. En 1737, La 
Mettrie écrit son Traité du vertige et profite de 
l'occasion pour y joindre une Lettre a Astruc dans 
laquelle il se défend assez bien des erreurs qui lui 
étaient attribuées par son critique. 11 est poli. 11 est 
même louangeur dans son Nouveau traité des 
maladies vénériennes. Il confesse naïvement 
plus tard^ que ses éloges n'étaient pas absolument 

votre écurie. Je jure que, sans lui, il ne serait pas plus 
question de la femme d'Ulys3e, que si ce héros n'eût ja- 
mais été cocu. » Supplément à l'Ouvrage de Pé- 
nélope, p. 76. 

1 Voir p. 1102, IP volume de l'édition de 1740. 

• « Le jeune écrivain a beaucoup loué le vieux pédant 
pour en être loué à son tour, à ce qu'on croit (car un tel 
souvenir public immortalise Pt,par conséquent, vaut bien 
la peine d'être acheté aux dépens d'une petite honte par- 
ticulière et qui passe vite). » St. Gosme vengé, p. 35. 

travaux, on passa, pour lui, par-dessus les règles : il soutint 
une thèse sans président et prononça une dissertation sur son 
art au lieu dos examens habituels. 



— XXIV — 

désiiiléressés et qu'il espérait, en échange, un peu 
plus de justice de la part d'Astruc a son égard, don- 
nant, donnant. Astruc ne répondit pas à cette attente. 
Il ne s'était pas trouvé satisfait de la Lettre qui sem- 
blait indiquer qu'il avait lu légèrement ce dont il par- 
lait, les ilatteries du Nouveau traité le laissèrent 
froid. Dans l'édition nouvelle de son livre (1740), il 
reconnut il est vrai que le jeune médecin de Saint- 
Malo avait de l'esprit et de la littérature, que son 
éloculion était facile et ornée, mais il termina son 
article par un coup de poignard. Il reprocha à La 
Mettrie le trop de précipitation qui nuisait à ses ou- 
vrages, « nani, concluait-il, verum illud verbum est, 
vulgô quod dici solet : Canem festinantem csecos 
parère catulos*. » 

La Mettrie ainsi récompensé du sacrifice qu'il avait 
fait de sa a mauvaise petite honte » (sacrifice qui avait 
dû lui coûter plus cher qu'il ne le dit), fut profondé- 
ment blessé. 11 ne pardonna pas ce rapprochement 
avec une chienne qui, pour se trop presser, fait des 
petits borgnes, et attendit l'occasion de rendre à Astruc 
la monnaie de sa pièce. Elle vint tardivement. La 
Mettrie était alors a Saint-Malo et probablement, dans 
l'espoir d'obtenir d'Astruc ces louanges « qui donnent 
l'immortalité, n il avait laissé s'assoupir sans y prendre 
part la querelle élevée entre les médecins et les chi- 

1 De mot bis venereis, 17/jO, IF vol., p. 1125. 



XXV — 



rurgiens au sujet du traiteniont de la vérole. Aslriic, 
dans cinq Lettres (1738-39) dirigées surtout contre 
Petit, avait défendu la suprématie jusqu'alors inalla- 
quée des médecins sur les chirurgiens, suprématie 
qu'allait bientôt changer en égalité la création de 
l'Académie de chirurgie par M. de la Peyronie et 
son coadjuteur Quesnay ^ Sur ces entrefaites, le 
maître de La Metirie, llunauld^, mourut (1742). La 
Mettrie vint à Paris, puis alla faire campagne avec 
le duc de Grammout et dut attendre, jusqu'en 174i, 
une recrudescence de la lutte intestine qui divisait 
les fils d'Hippocrate. Ce fut alors que prenant le parti 
des chirurgiens, il satisfit sa rancune contre Aslruc 
dans une brochure intitulée Saint Gosme vengé, où 
il ne mit aucun frein k sa verve ironique et provocatrice. 
Aslruc ne répondit plus, mais il est à supposer qu'il ne 
fut pas tout à fait mécontent lorsque, l'année suivante, 
son adversaire, en publiant l'Histoire de l'àme, 
commença h ameuter contre lui un parti nouveau. 

* C'est Quesnay, l'économiste, dont il est ici question ; 
il n'était alors que chirurgicu, et sa renommée, comme 
tel, quoique elle soit oubliée, valait bien celle qu'il a 
acquise depuis comme économiste. 

' Hunauld fut un des plus fameux auatomistes du dix- 
huitième siècle. Il avait, comme sou compatiiote La 
Mettrie, la tête près du bonnet; et, dans son intiuiité, ce 
dernier a pu apprendre, outre l'art des dissections, celui 
de ne pas ménager ses confrères : Il a surtout combattu 
très-vivement Petit et Andry auquel La Mettrie a con- 
servé le nom de Verminosus que lui avait donné Ku- 
nauld. 



— XXYT — 

J'ai insisté sur ces détails parce qu'ils font date dans 
la vie de La Meltrie et qu'ils ne se trouvent nulle 
part, je dois aller maintenant plus vite et arriver 
promptement au but même de ce travail. Je ne fais 
pas une biographie serrée et complète de mon auteur, 
je me borne à quelques annotations destinées à com- 
pléter ou à rectifier les autres biographies, je passerai 
donc légèrement sur l'époque pendant laquelle La 
Mettrie, médecin en chef des hôpitaux de Lille, Gand, 
Bruxelles, Anvers et Worras ^ prenait le temps de se 
faire quelques ennemis de plus avec sa Politique du 
médecin de Machiavel et je le retrouverai, expa- 
trié de son plein gré^, a Leyde, où il se livre sans 
entraves à son goût pour la médecine philosophique 
et a son penchant pour la farce satirique. 

J'en suis au moment où il me faut expliquer ce que 

1 Suivant les uns, La Mettrie aurait été contraint de 
quitter le régiment des gardes. Il n'en est rien. La Met- 
trie le quitta de son plein gré, accompagné des regrets 
des officiers et du régiment, lequel lui fit même toucher, à 
Gand, un«^ graiiflcation de 800 livres. Il fut nommé alors 
par le ministère médecin des hôpitaux militaires. — 
Voir: Réponse à un libelle et Bibliothèque 
R a i s n n é e . 

2 « Je me suis expatrié quand j'ai vu que je courais 
risque d'être arrêté. «Réponse à un libelle— Il y a 
là une distinction un peu subtile. Ce qui est sûr, c'est 
quo La Mettrie, une fois dehors, se vit dans l'impossibi- 
lité de rentrer on France. Il avait devancé son arrêt; l'ex- 
patriation fut maintenue adrainistrativement à l'état 
d'exil. 



— XXVII — 



j'appellerai l'originalité de La Metlrie, cause à la fois 
de sa renommée et de ses malheurs. 

Le tempérament de l'homme nous le connaissons. 
Les contemporains et lui-môme ne nous ont rien laissé 
ignorer sur ce point. Qu'on se ligure un gros garçon 
réjoui et plein d'entrain, gourmand et voluptueux *, 
le nez au vent, le verbe haut, le rire sonore, bavar- 
dant un peu U tort et à travers et ne prenant pas tou- 
jours, conime le lui reprochait Astruc, le temps de 
réfléchir. Méchant, il ne l'est pas, mais il s'efforce 
d'être plaisant. Il y arrive sans se douter qu'une plai- 
santerie qui atteint son but change tout d'un coup 
l'homme qui l'a lancée en un être dangereux. 11 n'y a 
de permise, dans la société, que la plaisanterie qui ne 
touche a rien ; la flèche doit voler dans un vide ras- 
surant pour tout le monde. Personnes, castes, affaires, 
préjugés, croyances, tout cela doit rester sacré. Oh ! 
que l'ingénieuse coutume des Polynésiens est plus 
générale qu'on ne croit. Tabou tout celai ce qui n'est 
pas tabou, c'est le pauvre diable qui a de l'esprit et 

* N'exagérons pas cependant cette tendance chez La 
Mettrie. Tl a fait tout ce qu'il a pu pour que l'amour de 
la volupté ne fût plus taxé de crime par de trop rigou- 
reux jansénistes; mais, comme un franc épicurien qu'il 
était, il ne comprenait pas la volupté assaisonnée de re- 
mords. C'est dire que l'auteur d'une Vie de Frédé- 
ric II, imprimée à Strasbourg, chez Treuttel, en im- 
pose lorsqu'il prétend que La Mettrie avouait lui-même 
qu'il avait été obligé de quitter la France, par suite d'un 
viol commis sur uue de ses malades. 



— XXVIII — 

qui s'en sert, qui voit et dit, qui sait et enseigne ce 
que les intérêts et les passions voudraient tenir secret. 
La Mettrie est de cette race, et sans forcer sa valeur, 
sans le grossir et l'enfler, il faut l'y classer a son 
rang. 

Les gens de Saint-Malo, ne sont-ce pas la les vrais 
Bretons? N'est-ce pas de ce coin de terre que sont 
sortis les plus formidables entêtés que la France ait 
connus? Maupertuis, Broussais, Lamennais, Chateau- 
briand, pour ne parler que des écrivains, ne sont-ils 
pas des types superbes de cette confiance en soi, de 
ce mécontentement des autres et de cette ardeur bel- 
liqueuse qui distinguent aussi La Metlrie? Bace puis- 
sante qui embrasses avec tant de force tout ce que lu 
embrasses, et qui as tant de peine a être sceptique, 
c'était bien de toi que devait sortir 'a un jour donné, 
la grande réaction physiologique qu'un siècle d'exis- 
tence n'a pas encore faite victorieuse! Car, nous pou- 
vons le dire maintenant, c'est là que nous voulons 
placer La Mettrie, en tête de cette réaction, non pas 
comme chef de file, au moins comme éclaireur. 

La maladie qui l'avait incité en 1745 à écrire l'His- 
toire de l'âme, est une étape plus importante 
encore pour lui que ses démêlés avec Astruc. Il n'y a 
pas perdu sa vivacité et sa drôlerie, il y a gagné de 
n'être plus un médecin simplement praticien. Elle lui 
a ouvert le stade philosophique et il aurait pu se 
donner très-convenablement comme un exemple de 



— XXIX 



l'influence des commollons du physique sur le moral ^ 
C'est à ce moment qu'il a senti pleinement la force de 
cette idée : la matière suffit à tout. Pourquoi, 
dès lors, la rendre l'instrument d'une puissance direc- 
trice qu'on fait immatérielle pour expliquer l'impossi- 
bilité où Ton a toujours été de la représenter à l'in- 
telligence humaine? Que signifient ces efforts pour 
donner une apparence de certitude à une liaison aussi 
improbable qu'inutile? La Meitrie avec sa fougue et 
son ardeur a courir droit au but, n'a pas hésité. II 
s'est d'abord avoué à lui-même que l'àme telle qu'on 
faisait semblant de la comprendre, était incompréhen- 
sible et il a aussitôt tendu tous ses efforts vers la des- 
truction d'une notion qui lui paraissait fausse. C'est de 
ce moment que datent ses expériences sur les proprié- 
lés des muscles et les conclusions qu'il en tire dans 
tous ceux de ses ouvrages qui ont suivi l'Histoire 
de l'àme. 

Est-ce k dire qu'il ait été le premier a énoncer cette 
règle que la matière suffit à tout? Il serait absurde de 
le prétendre. C'est là, au contraire, une des plus 
vieilles idées philosophiques qui soient. Elle est née 
avec le sentiment de l'observation et le raisonnement. 
Démocrite, Epicure, Lucrèce l'avaient enseignée dans 
l'anliquilé après Thaïes et l'Ecole ionique. Au moyen 
âge Uoscelin et les nominalistes avaient repris la 
partie abandonnée pendant de longs jours d'obscurité 

* Voir plus loin, page 32. 



— XXX — 



et de barbarie; Hobbes, Gasseadi étaient venus, puis 
Locke, puis Gondillac que La Metlrie se vante d'avoir 
eu pour ami^; Bayle avait popularisé des idées fort 
nettes déguisées sous un scepticisme transparent et 
La Mettrie avait fait une lecture assidue de Bayle, on 
le sent à chaque page de ses écrits \ Mais tout cela 
s'appuyait plus encore sur le raisonnement que sur 
l'expérience directe. On répondait au raisonnement 
par des raisonnements et, à ce jeu, la meilleure cause 
n'a pas de chances, tant il y a d'esprits faux pour qui 
la subtilité, le ton doctoral ou sentimental d'un ar- 
gument sont les preuves de sa justesse! Un fait n'a 
pas cet inconvénient On peut le nier quelquefois, 
mais pas pour longtemps. On en peut aussi tirer des 
conséquences erronnées ou accommodées a son propre 
goût, mais d'autres faits ne tardent pas a venir réta- 
blir l'ordre réel des choses. C'était donc à l'observation 
directe qu'il fallait se prendre pour donner une base 
certaine à l'étude de la science de l'homme considérée 
comme une science naturelle. La seulement était le 
joint pour désarçonner la science surnaturelle qu'on en 
avait fait jusqu'alors et qui malheureusement a encore 
un pied dans l'élrier. C'est à quoi a travaillé La Mettrie. 
11 a mis, à sou tour, avec un retentissement qui a 

1 Ouvrage de Pénélope, p. 59 du supplément, 

2 Malheureusement, il se croit trop autorisé par Bayle 
au cynisme dans les mots. La langue française, avant 
tout, est prude. 



— XXXI — 

duré, la philosophie en tutelle. 11 a fallu bientôt trouver 
un mot pour la façon d'étudier qu'il inaugurait, en en 
indiquant trop tôt les conséquences extrêmes et le 
mot physiologie a commencé la fortune qu'il doit 
courir jusqu'au jour où il aura formellement anéanti 
cet autre mot viJe : psychologie. 

Par malheur, l'homme ne répondait pas a l'œuvre. 
Une grande partie des reproches qu'on a faits à La 
Mettrie sont fondés. Il est poursuivi par une idée do- 
minante et il s'y livre tout entier, mais il n'a pas la 
mesure nécessaire, il n'a surtout pas la patience dans 
les recherches préliminaires. 11 se croit arrivé avant 
d'être parti. 11 conclut précipitamment, recommence à 
prouver, s'arrête, va de ça, delà, avec une brusquerie 
et une pétulance qui fatiguent *. La Mettrie n'a pas le 
cerveau calme et ordonné; la langue qu'il emploie est 
tantôt languissante, tantôt confuse, ici elliptique à 
l'extrême. Ses paragraphes sont superposés sans être 
liés. C'est écrit comme c'est pensé, à la diable, et 
cela nuit toujours dans notre pays artiste. Il faut se 
monter à un certain diapason pour n'être pas vite las 
de sa société et se rappeler que les choses qu'il nous 
dit et qui sont aujourd'hui en grande partie des lieux 
communs ont été à son époque de graves hardiesses. 



* Ses livres, sauf l'Histoire de l'àme qui a une 
apparence de plan, sont l'image même de sa convorsa- 
tien telle que la peignait Voltaire à son arrivée à Pots- 
dam. Il était né orateur, dit Frédéric, il en abusait. 



— XXXII — 



Ses idées que Cabanis devait reprendre et com- 
pléter cinquante ans plus tard, que Broussais devait 
faire pénétrer plus avant dans la pratique médicale, 
que, de nos jours, les Brown-Sequard, les Claude 
Bernard, lesVulpian (peut-on dire aussi les Flourens ?) 
devaient asseoir définitivement en les purgeant de 
ses erreurs, ses idées sont un des premiers balbutie- 
ments de la vérité. Elle n'ont été hardies que parce 
qu'il les a poussées trop tôt hors des régions de la 
science pure et qu'il a trouvé de prime abord l'expres- 
sion imagée qui en désigne la synthèse. 

Certes, on n'a pas ménagé à Cabanis et à Broussais 
les épithètes prétendues injurieuses. On n'a pas laissé 
passer leurs opinions sans les flétrir. Aujourd'hui 
encore on ne se refuse pas, quand on parle de la 
science, les gros mots et les pronostics fâcheux, mais 
jamais homme n'a été plus mal traité que La Mettrie 
et, aussi, plus oublié par ceux qui l'ont continué. 

Cabanis ne le cite nulle part et pourtant, selon nous, 
Cabanis n'a fait qu'achever le tableau dont La Mettrie 
avait fourni l'ébauche. C'est La Mettrie qui, le pre- 
mier, dans les temps modernes, a rejoint ces deux 
choses depuis si longtemps éloignées, la médecine et 
la philosophie en donnant le pas à la médecine. Ca- 
banis a repris cette donnée avec beaucoup de supério- 
rité, mais il ne l'a pas créée. Nous avons, dans le 
cours de cette réimpression, renvoyé quelquefois à 
son livre: Rapports du physique et du moral 
de l'homme, nous aurions pu multiplier beaucoup 



— XXXIII — 



ces renvois. Non pour prouver que Cabanis a copié La 
Metlrie, mais pour bien appuyer sur l'identité parfaite 
des points de vue, identité qui se traduit par une si- 
militude frappante dans la marche même et le déve- 
loppement de la pensée. Après cela, que Cabanis, à 
sou langage digne et élevé, quoique parfois un peu 
trop tendu, ait joint une coordination parfaite des 
faits, et que, par suite, La Mettrie soit pâle à côté de 
lui, nous ne le nions pas. Le membre de l'Institut a 
pu dédaigner de se rappeler le jeune docteur si mal 
noté, mais on ne nous fera pas admettre qu'il ne l'ait 
pas lu et que cette lecture n'ait été pour lui, à un 
jour donné, comme l'éclair qui illumine soudain la 
campagne et indique le sentier. 

La Mettrie a de ces façons d'éclair, si l'on veut 
qu'il n'ait que cela, et Voltaire l'a bien senti K 

Broussais, disciple de Cabanis, comme Cabanis l'é- 
tait de Condillac, Broussais, compatriote de La Met- 
lrie, ne se souvient pas de lui davantage. Que de rap- 
ports pourtant entre ces deux hommes! Même colère 
en face de l'ontologie, même puissance de sarcasme, 
avec plus de sérieux chez Broussais, envers les doctrines 
et les hommes; même affirmation, mêmes croyances, 
et ne pourrait-on pas dire aussi même méthode théra- 
peutique? Mais ici je dois me taire et laisser à de plus 

1 « La Mettrie a fait des imprudences et de méchants 
livres, mais dans ses fumées il y avait des traits de 
flammf. » Lettre à Kœuig. 



— XXXIV — 

versés que moi dans ces questions, l'examen de ce 
qu'un rapprochement de lectures tout personnel me 
fait entrevoir. Je ne puis que regretter, qu'un mol 
n'ait pas rappelé, dans l'œuvre de Broussais, les tra- 
vaux de son devancier. 

Mais Broussais a son excuse comme Cabanis. Lais- 
sant de côté les critiques tout de sentiment que j'ai 
rapportées plus haut, on ajoutera cette critique su- 
prême : La Metlrie n'était pas sérieux. 11 s'en vante 
et c'est bien fait si on ne le prend pas au sérieux. 
Un homme qui par métier doit être grave et qui se 
moque de la gravité comme du masque habituel de la 
sottise et du vide! Un médecin qui, un jour de car- 
naval, va, en domino, guérir un malade M Un philo - 
sophe qui ne disserte pas, ne syllogise pas, oublie toutes 
les formules habituelles de la discussion et veut que 
la métaphysique soit l'humble esclave de l'anatomie ! 
Et par dessus tout, un faiseur de libelles contre ses 
confrères, qui provoque le rire à leurs dépens et qu'on 
ne peut pas brûler comme ses livres! haro sur le 
baudet! Jusqu'au jugement dernier les Biographies 
médicales en agiront avec lui tout autrement 
qu'avec les autres. Les autres seront de petits saints. 
On en puisera la démonstration dans les panégyriques 
et les discours académiques dont ils auront été hono- 
rés; lui, on ramassera toutes les injures de ses en- 
nemis, on lui reprochera le peu de science qu'il pouvait 

' Ouvrage de Pénélope, p. 27 du supplément. 



— XXXV — 

avoir ^ On mêlera sans remords les horripilations des 
théologaslres avec les injustices plus excusables de ceux 
de ses confrères qu'il a blessés et on en tirera, sans 
qu'aucune protestai! )n s'élève, la figure d'un monstre 
d'orgueil et de déraison! Tout le monde se taira: 
l'homme n'était pas sérieux ! 

L'homme, mais la doctrine? 

Essayons de la présenter d'une façon moins provo- 
cante qu'il ne l'a fait lui-même. Il nous faut toujours 
rencontrer les mêmes préjugés et nous frotter aux 
mêmes ignorances. Espérons que nous saurons le faire 
sans égraligner personne. 

L'homme, comme l'animal est un composé d'or- 
ganes qui tous ont, avec des fonctions diverses, une 
vie propre, mais qui, tous, réagissent les uns sur les 
autres à la façon des rouages d'une machine bien 
construite. Cela a été admis môme par les pères de 
l'Eglise et la « machine humaine » est une expression 
qui a conquis droit de cité dans les livres les mieux 
pensés aussi bien que dans les sermons. Jusque-là 
aucune dissidence n'est possible entre la physiologie 
et la théologie. Elles ne s'écartent qu'à partir de ce 
point. Comment agissent les uns sur les autres les 
différents organes pour que le résultat produit ait une 

* M II vint à Paris faire parade des connaissances 
qu'il avait acquises auprès de B'>(>rhaave. » Biogra- 
phie médicale d».' MM. Bayle tt Thillaye. 



— XXXVI — 

apparence de spontanéité? De quelle façon les sensa- 
tions parviennent-elles ausensorium commune* 
sous forme d'impressions? De quelle façon le sen- 
sorium commune les renvoie-t-il à l'extérieur sous 
forme d'expressions et de mouvements? Faut-il lui 
adjoindre un motorium commune? En un mot 
qui met en marche et anime tous nos ressorts? 

La détermination de ce problème a été de tout 
temps le champ le plus vaste ouvert aux réflexions de 
l'homme et à ses hypothèses. Et cependant ces hypo- 
thèses peuvent se réduire à deux fondamentales. Ou 
bien la vie résulte de l'action d'une puissance exté- 
rieure à la matière et différente d'elle, ou bien elle 
est la conséquence naturelle de l'existence même de 
celte matière organisée. Ou la machine a un méca- 
nicien emprisonné dans son sein, ou elle marche parce 
que sa construction est telle qu'elle doit marcher un 
temps plus ou moins long, suivant l'excellence, la 
perfection et l'équilibre de ses parties. La première 
de ces hypothèses est corrélative k celle d'un principe 
supérieur, organisateur de l'univers, la seconde s'ar- 
rête devant les mystères, refuse de les sonder et se 
borne à l'étude des phénomènes et de leurs causes 

1 La croyance en un centre commun où aboutiraient 
toutes les sensations perd chaque jour du terrain. On 
place en gônéral ce ceotre dans un organe dont on n'a 
pas encore l)icn compris ia fonction. Le dernier point 
choisi est la protubérance annulaire. 



XXXVII 



prochaines. Les partisans des causes premières se sont 
donné le nom de spirilualistes et ont donné celui do 
matérialistes aux timides qui cherchent avant de rien 
affirmer. Les deux mots se valent et il n'y aurait pas 
d'injure dans l'un plus que dans l'aulrc si , depuis 
longtemps, les spirilualistes n'étaient en mirjorilé', 
et s'ils n'avaient pas abusé de leur possession d'état 
pour s'apothéoser mutuellement, mépriser leurs con- 
currents et les égorgiller quelquefois. En fait, on ne 
doit considérer ces deux mots que comme représentant 
deux tempéraments distincts dans l'espèce humaine 
et, si l'on se sent incité a prendre l'un des deux partis, 
il faut les étudier successivement avec l'intention bien 
arrêtée de s'en tenir a celui des deux qui satisfera le 
mieux la raison. 

Je dis la raison et pas autre chose. L'homme n'est 
homme que par là, il apporte en naissant la raison et 
la foi; mais il ne conserve la foi, c'est-à-dire la 
croyance irraisonnée, que par paresse et ignorance. 
Toute curiosité, toute recherche est une conquête de 
la raison et une défaite pour la foi. Celle-ci ne peut 



' Le pourquoi de la domination du spiritualisme est 
dans son essence môme. Comme il est non pas raisonné 
mais îiffirmatif (quand il cherche h s'ap[>uyer sur d(^s rai- 
sons, c'est que son influence est en baisse), il est intolé- 
rant et conquôrant.Commft il se croit supérieur à la matière. 
il no se fait pas scrupule de la rendre e.-clave et de \a 
martyriser. C'est lui qui a vraiment créé le droit de la 
force, et il ne se fait pas faute d'en user. 

3 



— XXXVIIl — 



avoir pour objet que les choses éloignées, et qu'on ne 
peut imuiédialemcnt étudier. C'est la dernière forte- 
resse du spiritualisme que ces choses vagues, pour 
lesquelles au moins le doute devrait être le droit 
commun et la sagesse vulgaire. Un père qui exige une 
obéissance passive ne l'obtient qu'à deux conditions, 
celle de ne commander que des actes raisonnables ou 
celle d'imposer ses volontés par la (orce. On couiprend 
ce que devient l'enfant mis à ce dernier régime, c'est 
l'étal où tombent les hommes esclaves de la foi et qui 
n'ont plus que le nom d'hommes. 11 n'est possible de 
faire produire à ce mobile que des fanatiques ou des 
simples. 

Si c'est la raison seule qui doit décider du parti 
qu'il faut choisir, c'est elle aussi qui nous enseignera 
les meilleurs moyens d'élucider la question. Une gràçe 
d'état permettra peut-être a quelques-uns de com- 
prendre comment un principe peut manœuvrer des 
muscles parfaitement matériels. Ceux-là seront les 
spirilualisles de la haute école. Us seront rares. La 
plupart d'entre ceux qui croiront comprendre eu seront 
réduits "a matérialiser ce fameux principe. S'ils réilé- 
chlssenl un peu, ils seront tourmentés du désii- de lui 
trouver un lieu d'élecliou, une [dace d'armes d'où il 
dirigera le microcosme. Il y aura dans le corps humain 
des parties nobles et des parties honteuses, selon que 
ces parties paraîtront plus ou umins dociles au juincipe 
recteur. On n'a pas d'idée des gentillesses dél)itées a 
ce sujt-'t par les spiritualistes, a commencer par le divin 



XXX] X 



Platon, en passant par Vaii Ilcluionl, Ucscartcs, 
Leibniz, Slahl, pour linir U Barlhez, aux lauréats de 
rinslilut el aux prolesseurs de Facultés de notre 
époque. Nous colliiTcrons tout cela quelque jour *, 
mais nous pouvons alfirmer dès aujourd'hui que 
malgré les mots, rien n'est plus matériel que la façon 
dont les spiritualisles (toujours a Texceplion des quel- 
ques privilégiés dont nous avons parlé et qui sont plus 
a plaindre qu'a blâmer) comprennent et se représen- 
tent leur principe inniiatériel. C'est miracle de voir 
comment les contradictions les plus il:»grantes peu- 
vent habiter une même cervelle sans s'eutredévorer. 
Le fluide vital, les esprits animaux, traits- 
d'union entre l'âme et le corps n'ont fait, je le crains 
bien, que préparer les voies au succès du périspril^ 
des spirilualisles-frappeurs^ et n'ont servi qu'a dé- 
monlier une fois de plus l;i répugnance invincible de 
l'esprit humain à se payer d^ mois, malgré sa meil- 
leure volonté, et cela au grand désespoir des amateurs 
de mystères. 

Quant aux matérialistes ils perdent de grandes 



1 Dans un procliain volume spécialement consacré aux 
Recherclu^s sur l'âme et son siège. 

2 Voir les évangiles et les catéchismes de M. Allan 
Kaidec. 

2 Je no trouve pas d'autre mot pour distinguer les 
udoines du spiri isme qui s'intitulent aussi spiriuialistcs, 
deii spiiitualistes de la v. cille roche, si tant est qu'il soit 
nécessaire de les dibtinsuer. 



~ XL — 

phrases, mais ils évitent aussi de grosses erreurs en 
s'occupant seulement de l'observation des phéno- 
mènes et de la recherche de leur déterminisme. 
Voila l'objet spécial de la physiologie expérimentale 
dont les conquêtes sont déjà si merveilleuses quoique 
bien incomplètes encore. Ce n'est pas le lieu d'énu- 
mérer ces conquêtes, qu'il nous sufiise de dire que la 
découverte de l'irritabilité, par ïîaller a été l'une 
dos plus fécondes. La Metlrie nous l'exposera ci- 
après *, avant Haller lui-même, comme il sera l'un 
des premiers à tirer de l'examen des mouvements 
réflexes des conclusions générales-, que nous deman- 
dons la permission de généraliser plus encore. 

Si les mouvements qui sont le modèle plus ordinaire 
de traduction externe des sensations étaient sons la dé- 
pendance d'un principe vital, quel qu'il fût, ils obéi- 
raient d'abord a ce principe et ce principe, si on veut 
lui reconnaître une existence propre, si on en fait une 
entité, pourra en certains cas se trouver en contradic- 
tion avec les organes, refuser de les diriger convena- 
blement et amener le désordre dans l'organisme entiei-. 
C'est l'a en effet la conclusion des vitalistes et des 
animistes. La maladie, ou trouble des fonctions, dé- 
pend pour eux de la résistance du principe vital ou de 
l'àme aux sollicitations des organes : ils n'en adminis- 
trent pas moins quelque tisane au principe vital. En 

^ Voir p. 112. 
2 Voir p. 119. 



— XLI 



prouvant que les organes sont parfailement indépen- 
dants et jouissent au moins d'une parcelle de vie 
propre, ne ferait-on pas un grand pas vers la solution 
du problème? En prouvant que le mouvement, par 
exemple, n'obéit pas a un commandement moral, mais 
a une incitation physique, qu'il n'est pas volontaire, 
mais mécanique dans son action et sa réaction , ne 
sera-t-on pas tout près de la preuve déliniiive qu'on 
.veut faire de la suffisance de la matière? C'est à quoi 
se sont évertués les pliysiologislos, c'est ce qu'avait 
tenté La Meltrie avant Prochaska. Il est démontré, au- 
jourd'hui, qu'un muscle conserve son irritabilité lonù,- 
temps après avoir été séparé du corps, c'est-a-dire 
parfaitement soustrait a l'influence du princii»e vital *, 
qu'un nerf conserve sa motricité pendant quatre jours 
et ne la perd que par suite de l'altération de sa sub- 
stance, altération qui est la conséquence naturelle du 
manque de nutrition du nerf coupée II est démontré 
que l'encéphale peut être débité en tranches et que 
chacune de ces tranches emporte avec elle une des 
propriétés du prétendu principe vital, qui la vue, qui 
l'intelligence , qui la régularité des mouvements ^. 



^ Irritabilité hallerienne, aujourd'hui con- 
tractilité. 

2 Vulpjan, Physiologie comparée du système 
nerveux. 

3 Flourens, De la vie et derintelligence. — 
Cette localisation des facultés ne doit pas être prise dans 
un sens trop absolu. Quelques-uns des points ci-dessus 



— XLII — 

Voila un principe immatériel qui ne se conduit pas 
mieux qu'un corps purement matériel et se laisse bien 
mal a propos diviser. Il est démontré encore que 
l'absence totale du cerveau n'est pas incompatible 
avec la vie dans les autres parties du corps, vie au 
moins momentanée chez les animaux supérieurs, très- 
prolongée chez ceux qui respirent par la peau et enfin 
que l'on pont reproduire tous les mouvements pré- 
tendus volontaires alors que le siège de la volonté esl 
absent. 

Nous voyons un enfant dont le crâne a été broyé 
parle céphalotribe pousser quelques minutes après, 
des cris et mouvoir les bras et les jambes^; nous 
voyons une grenouille décapitée, nager, repousser de 
ses pattes l'instrument qui la pique, frotter la partie 
piquée, revenir à son attitude normale; nous voyons 
l'homme reproduire, par l'application de certaines 
excitations électriques à la racine des nerfs, les ca- 
ractères extérieurs ordinaires des passions les plus 
diverses ^ En un mot nous pouvons, en examinant 
une à une toutes les actions de l'animal et en les re- 
produisant toutes sans l'intermédiaire de sa volonté et 
même en opposition avec elle, conclure que ce mot 



sont encore en litige, entre antrG> la localisation du sens 
de lap irole dans le lobe antérieur droit du cerveau, qui 
a donné lien à de longues discussions, cette année môme. 

1 Fait observé par Beyer. 

2 Eîectrisation localisée de M. Duchenne (de Boulogne). 



— XLIII — 



de volonlé est abusif et qu'il n'existe pas d'autres 
mouvements, d'autres actions que des mouvements 
automatiques, que des actions réflexes. 

C'est bien ce que Descartes avait enseigné îi l'égard 
des animaux. Aussi La Mettrie ne se fait-il pas faute 
de ranger Descartes au nombre de ses autorités. Cette 
malice est permise. Il n'y a qu'un moyen de répondre 
a Descarles, c'est de lui remontrer que rien, abso- 
lument rien, ne différencie l'homme de l'animal. Je 
ne dirai pas qu'il faille exhausser l'animal jusqu'à 
l'homme*, ni, comme parlent les théologiens, ravaler 
l'homme jusqu'à la brute : ces formules préjugent la 
question ; je dirai seulement que la supériorité de 
l'homme vis à vis des bêtes ne le rend pas d'une na- 
ture diflérente, et qu'elle suffit à peine à faire de lui 
une espèce parfaitement distincte et déterminée. 

Je pourrais ici renvoyer à I'Homme Machine et à 
la comparaison que La Mettrie fait entre l'homme et 
le singe; quelles que soient les raisons qui militent 
en faveur de l'opinion qui fait de l'homme et du singe 
deux proches parents, je n'insisterai pas sur ce point. 
Il est aussi possible que l'homme vienne du singe et 
réciproquement, qu'il est possible que l'homme vienne 
d'une espèce différente et perdue, contemporaine des 
grands enfantements de notre globe. Darwin après 
Lamarck peut conduire à la première de ces deux 



» La Fontaine a réagi à sa façon contre l'automatisme 
de Descurtes. Il relève l'animal. 



XLIV — 



hypothèses, non par des voies assez sûres pour qu'on 
s'y engage sans hésitation ; mais c'est une hypothèse 
aussi que la seconde de ces deux opinions, et il faut 
réserver notre jugement pour autre chose que des 
hypothèses. 

J'aime mieux m'arrêter sur un autre objet et chi- 
caner La Mettrie sur l'usage qu'il croit devoir faire 
du To lvop[j.cL)v d'Hippocrate^. Kaau Boerhaave^ venait 
de faire paraître une dissertation sur ce mot^ qui 
peut se rendre par mouvement impulsif. La 
Mettrie s'empara de l'idée et la souda aux siennes 
sans s'apercevoir qu'il s'égarait et qu'il ne faisait par 
là que se rattacher au stahliauisme. Cette inconsé- 
quence est compréhensible quand on sait combien il 
est difficile de se débarrasser à point nommé de tous 
les germes reçus dans une éducation purement spiri- 
tualiste, il en reste toujours des traces, alors même 
qu'on fait tous ses efforts pour les extirper. Ou bien par 
faiblesse on se bornera à remplacer une entité par une 
autre qui paraîtra plus satisfaisante; ou bien par 
excès de réaction, on matérialisera cette même entité, 
Ces deux erreurs se trouvent réunies chez La Mettrie, 
alors qu'il lui faut le mouvement impulsif d'Hippocrate 

1 Voi r pages 120 et 128 ci-après. 

2 Nevou du célèbre professeur de Leyde. 

' Impetum faciens dictum Hippocraii per corpus con- 
sentiens, philologice et physiologice illustralum : Lug- 
dvini Batavorum, 17^5. — Il y en a une analyse étendue 
dans la Bibliothèque Raisonnes, vol.xxxvi, p. 126. 



-- XLV — 



pour mettre en mouvement tous les rouages de sa 
machine, comme alors qu'il s'évertue k faire de l'âme, 
un de ces rouages même et qu'il veut, à son tour, lui 
trouver un logis. 

Il lui manquait d'avoir pu étudier la vie à son dé- 
but, d'avoir pu la considérer dans sa manifestation la 
plus simple. Il s'appuie quelque part sur la singulière 
reproductiou du polype; il fallait descendre plus bas 
que le polype et ne pas craindre de trouver au dernier 
degré de l'éclielle, autre chose que ce que nous voyons 
au sommet. La vie est la même partout, et c'est par 
la comparaison des êtres les plus distants de formes 
comme d'aptitudes, qu'on en peut deviner l'essence. 
Qu'est-ce que cette goutte d'eau où rien ne paraît et 
qui va s'épuisa nt? Laissez-là caresser doucement par 
l'air : elle abandonnera des cristaux dont la régularité 
vous frappera. Qu'est-ce que ce grain informe de 
mucilage? Ilumeclez-le, il sera bientôt peuplé d'une 
multitude immense d'iiabitants? L'air a-t-il apporté 
au cristal la forme qu'il revêt, l'eau a-t-elle apporté 
dans le mucilage le souffle de vie, le mouvement im- 
pulsif qui crée le monde? Ils ont, chacun, par leur 
présence complété les conditions nécessaires, l'un à 
la cristallisation, l'autre à l'apparition de la vie. La vie 
naît comme le cristal. Elle est une conséquence avant 
de deveuir une cause. Mais, de même que celte cause 
ne produit pas d'effets différents de ceux que la physi- 
que, la chimie et la mécanique nous apprennent a con- 
naître, de même, elle n'est la conséquence que de 



— XL VI — 

conditions physiques, mécaniques ou chimiques parti- 
culières, qui seront un jour enfin complètement dévoi- 
lées. Le besoin d'une force biotique ne se fait donc 
pas sentir, et le mouvement impulsif disparaît avec 
elle. 

Cette inconséquence n'est pas la seule qu'on puisse 
reprocher à La Mettrie. On peut aussi ranger sous ce 
chef le déisme dont il fait profession à l'égal de pres- 
que tous les philosophes de son temps. Ce déisme, 
très-mitigé, il est vrai, est-il ce que Schelling appelait 
de l'athéisme poltron? Non, c'était celui de Voltaire, 
et il est convenu que celui de Voltaire était sérieux. 
Prenons donc que celui de La Mettrie l'était aussi. 
Dans le fait, il se rapproche davantage du panthéisme; 
C'était le panthéisme la forme de transition la plus 
naturelle entre la théologie et la philosophie. Elle 
était commandée par les anciens philosophes que l'on 
remettait en honneur. Elle était commandée surtout 
par l'obligation où l'on est toujours de se rattacher un 
peu U ce qui est. On n'innove jamais complètement 
et d'un seul coup. Chez La Mettrie comme chez 
d'Holbach, on sent ces points d'attache. Le plus im- 
portant est celui qui fait de la Nature quelque chose 
comme une divinité infiniment bonne, infiniment rai- 
sonnable, qui a établi le monde d'après un plan bien 
tracé, et l'homme d'après les mêmes errements. Je 
ne passerai pas de temps à examiner cette opinion qui 
n'est, comme je l'ai dit, qu'un système de transition 
dont le temps est bientôt fini ; je ferai remarquer seu- 



— XLVII — 



lemenl qu'il n'a pu sauver ceux qui l'ont adopté des 
haines des serviteurs du Dieu qu'ils essayaient de dé- 
posséder. A quoi bon changer de Dieu ? 

Malgré ces observations, il ne s'ensuit pas que La 
Metlrie ne soit qu'inconséquences. Diderot, qui en a 
fait un portrait peu flatté, s'évertue surtout à le mon- 
trer sous ce jour*. J'aurais pourtant aimé à voir ces 
deux hommes, d'Molbach et Diderot, mieux comprendre 
La Metlrie. Je ne m'étonne pas de l'identité de leur 
opinion à son sujet, elle a été certainement discutée 
aux dîners du baron et a dû se répandre dans la 
société encyclopédique. La Metlrie, séparé de toute 
coterie, écrivait sans prendre de mot d'ordre nulle 
part. Il allait dès lors plus vite et plus loin, ne lais- 
sant rien de sous-entendu, et se moquant un peu des 
sesquipedalia verba et des enthousiasmes ingénus 
(le Diderot. Il sentait le faible de cette religion nou- 
Yolle qui s'avançait et devait se traduire un jour par 
lies statues élevées a la Nature et à la Raison. 11 échap- 
pait quelquefois a ces influences pour aller son droit 
chemin d'expérimentateur, cela devait paraître gênant 
aux nouveaux philosophes et il leur était dur de voir 
que leurs ennemis ne manquaient pas de les rappro- 
cher de cet enfant terrible qui, à chaque instant, re- 
jelait tous voiles et parlait cru. C'est là surtout la rai- 
son qu'on sent pousser Diderot dans sa diatribe. Il a 



1 Kssaisur les règnes de Claude et de Néron. 
Vol I, p. 345, Ed. Brière. 



— XLVIII — 



pris le moyen convenable en accusant La Mellrie 
d'ignorance et d'extravagance et en l'attaquant sur- 
tout comme « n'ayant aucune idée des vrais fonde- 
ments de la morale. » C'est la morale qui a toujours été 
le grand cheval de bataille des religions. Elles ont 
toujours dit, sinon pensé, qu'elles seules pouvaient la 
retenir sur la terre, et le panthéisme n'a pas fait 
autre chose avec sa morale naturelle et indépendante 
que le christianisme avec sa morale révélée. 

Peut-être se glissaii-il encore dans cette colère de 
Diderot des considérations d'un ordre plus iulime. 11 
s'était trouvé, lui particulièrement, en bulle a des 
confusions déplaisantes. On avait pris quelquefois 
La Metlrie pour lui et quelquefois aussi on avait donné 
La Metlrie comme auteur de ses propres livres. Les 
Pensées philosophiques entre autres, ont été 
attribuées à notre auteur dans un volume de P ensées 
chrétiennes qui leur furent opposées et dans plu- 
sieurs journaux. La Metlrie se défendit comme il le 
devait. Mais l'attribution avait contrarié Diderot, la 
façon dont La Metlrie se défendit ne put le ramener 
à de meilleurs sentiments, 11 aurait été bon que ces 
deux hommes se rencontrassent, et que ces deux tem- 
péraments d'orateur eussent lieu d'en venir à une 
discussion de leurs articles de foi. Dans une telle en- 
trevue, Diderot aurait appris k mieux connaître La 
Meltrie, et s'il n'avait pu s'entendre avec lui sur ses 
opinions philosophiques, il n'aurait pas au moins écrit 
cette phrase t « La Metlrie, dissolu, impudent, bouf- 



— XLIX 



fon, flatteur était fait pour la vie des cours et la faveur 
des grands. » Il aurait été, comme Voltaire, obligé 
par l'évidence de rendre justice U son caractère. 

Ne prenons donc pas plus au sérieux les gros mots 
Diderot que le sans-façon avec lequel Maupertuis dé- 
fend La Mettrie dans saUéponse^à Ilaller. Ne croyons 
pas davantage, comme quelques critiques l'ont insi- 
nué-, que les livres philosophiques de La Mettrie aient 
été un défi, une gageure tenue contre l'opinion reçue 
et tenue sans conviction. Tout dément celte dernièie 
supposition. La Mettrie écrivait d'abondance. Sa 
pensée le menait et il n'était pas homme à lui résister. 
Il pouvait bien, comme le dit Maupertuis, promettre 
de ne plus recommercer : il n'était pas maître de le 
faire. Il est impossible de se figurer un tel homme 
combinant froidement son petit scandale pour en tirer 
comme bénéfice l'exil, loin de sa femme et de son 
enfant, loin de son pays qu'il pleurait^; c'était bien 
certainement le fond de son âme qui s'épanchait dans 
ces pages volantes; une influence permanente, un 
instinct si l'on veut, les lui dictait. Le même souffle 
anime l'Histoire de l'âme, l'Homme plante, 
les Animaux plus que machines et l'Homme 
Machine, aussi bien que 1* Anti-Sénèque et 



-Voir : P i è c e s j u s t i fi c a t i v e s , L 
5 Clément et une Biographie médicale, publirc 
par Panckoncke. 
•'* Correspondance de Voltaire. 



l'Art de jouira Tout cela se lient et se soiitienl, 
et l'on ne peut refuser à une pareille persévérance le 
titre de convie lion. 

A moins qu'on ne veuille garder ce mot pour les 
seuls spiritualistes, pour ceux entre autres qui ont 
essayé de combattre I'Homme Machine, Luzac^, par 
exemple, et Tralles^. Il est reconnu à l'avance qu'ils 
l'ont fait victorieusement, il ne nous paraît pas utile 
de chicaner là-dessus*. Que de plus courageux lisent 
Tralles, nous avons eu assez de Luzac. 

* M. Quérard a donné une notice fort étendue des di- 
verses publications de La Metuie, nous ne royons à y 
ajouter que les suivantes : 

Essais sur le raisonnement, dédiés à Messire de la 
Peyronie 1744. 16 p. in-8 

Lettre critique (ie M. de La Mettrie sur l'Histoire naturelle 
de l'âme, à Mme la marquise du Cluitelet. 12 p 

Le Petit homme, 1751, patnphlet contre lequel est dirigée 
la réclamation de Ilaller, qu'on trouvera aux Pièces justi- 
ficatives. 

Il y aurait de plus un volume que nous n'avons pas vu et dont 
nous ne garantissons pas l'existence. C'est une farce intitulée 
Rabelais ressuscité auquel noire auteur renvoie dans sa 
Pénélope. 

2 L'Homme plus que machine, Leyde, 1^48. 

3 De machina humana prorsiis a se invic^nj dis- 
tinctis commtntatio, 1749 Leipsik et Critique d'un mé- 
decin du parti des spiriiualistes sur la pièco intitulée : 
Les an i m aux pins que machines. La Haye, 1752. 

^ M. Damitoii a repris la même thèse dans ces der- 
niers temps, avec le même succès. Voir : Méutoires 
pour servir à l'histoire de la philosophie au 
XVIII* siècle, œuvre qui aurait mieux été dénommée : 
L'Hydre de l'Aihéisme terrassé. 



LI — 



En arrêtant ici celle discussion a propos de noire 
auleur el de la philosophie qu'il représente, nous ne 
nous flallons pas d'avoir loul dit ; nous nous flattons 
encore moins d'avoir bien dit tout ce que nous vou- 
lions dire. On pourra nous reprocher peut être, comme 
on l'a reproché à l^a Met trie, de n'être pas entré assez 
avant dans la science. Notre excuse est toute prête et 
nous espérons qu'elle sera bien accueillie. Nous ne 
sommes point un savant et le fussions-nous, l'occasion 
serait mal choisie pour le montrer. Elle n'est que 
bien juste assez solennelle pour permettre quelques 
traits jetés a la hâte, quelques réflexions forcément 
rapides. Un sujet comme celui qui est traité ci- 
après n'est pas de ceux qui s'épuisent en une préface. 
Les siècles y ont travaillé el les siècles, après avoir 
enfanté des systèmes sans nombre, n'ont pas assis 
solidement une vérité. C'est que ces vérités sont d'une 
essence telle qu'elles n'enivrent pas el que l'esprit 
huuiain, encore jeune, toujours fou, aime l'ivresse, 
veut l'ivresse. 11 se rue orgueilleux el malade, dans 
ses épaisses fumées, il les colore "a sa guise et préfé- 
rera iongt«nnps encore les visions qui le trompent 
mais rauiusent aux réalités qui léclairent et ne le 
flalicut pas. 

J. A. 



AVERTISSEMENT 

DE L'IMPRIMEUR 



Un sera peut-être surpris que j'aie osé 
mettre mon nom à un livre aussi hardi que 
celui-ci *. Je ne l'aurais certainement pas 
fait, si je n'avais cru la religion à l'abri de 
toutes les tentatives qu'on lait pour la ren- 
verser, et si j'eusse pu me persuader qu'un 

* Cet avertissement n'est pas, comme cela s'est vu 
trop souvent, un subterfuge de l'auteur. Il appartient 
bien réellement à l'impriineur de l'édition originale 
(Leyde, 17 'i8); Elle Luzac, auquel on doit divers ou- 
vrages. Cet imprimeur savait séparer son métier de sa 
conscience. Il prêtait son officine aux gens de lettres 
en tant que commerçant et combattait les idét s qui lui 
déplaisaient en tant que citoyen. C'est ainsi qu'après 

4 



autre imprimeur n'eût pas fait très-volon- 
tiers ce que j'aurais refusé par principe de 
conscience. Je sais que la prudence veut 
qu'on ne donne pas occasion aux esprits 
faibles d'être séduits. Mais en les supposant 
tels, j'ai vu à la première lecture qu'il n'y 
avait rien à craindre pour eux. Pourquoi 
être si attentif et si alerte à supprimer les 
arguments contraires aux idées de la divi- 
nité et de la religion? Cela ne peut-il pas 
faire croire au peuple qu'on le leurre? et 
dès qu'il commence à douter, adieu la con- 
viction et par conséquent la religion! Quel 
moyen, quelle espérance, de confondre ja- 
mais les irréligionnaires, si on semble les 

avoir imprimé l'Homme machine, il a écrit 
rilomm e plus que machine, dont nous aurions 
donné des extraits à l'occasion, si, dans ce livre, 
fort bien composé du reste, il y avait quelque argu- 
ment qu'on ne pût retrouver sans peine dans Platon, 
l'A nti -Lucrèce et M. Paul Janet. La manière de 
voir et d'agir de Luzac est la seule raisonnable dans 
un pays de liberté comme était déjà alors la Bel- 
gique. 



redouter? Comment les ramener, si en leur 
défendant de se servir de leur raison, on se 
contente de déclamer contre leurs mœurs, 
à tout hasard, sans s'informer si elles mé- 
ritent la même censure que leur façon de 
penser. 

Une telle conduite donne gain de cause 
aux incrédules; ils se moquent d'une reli- 
gion que notre ignorance voudrait ne pou- 
voir être conciliée avec la philosophie : ils 
chantent victoire dans leurs retranche- 
ments, que notre manière de combattre leur 
fait croire invincibles. Si la religion n'est 
pas victorieuse, c'est la faute des mauvais 
auteurs qui la défendent. Que les bons 
prennent la plume , qu'ils se montrent bien 
armés, et la théologie l'emportera de haute 
lutte sur une aussi faible rivale. Je compare 
les athées à ces géans qui voulurent escala- 
der les cieux : ils auront toujours le même 
sort. 

Voilà ce que j'ai cru devoir mettre à la 



tête de cette petite brochure, pour prévenir 
toute inquiétude. Il ne me convient pas de 
réfuter ce que j'imprime, ni même de dire 
mon sentiment sur les raisonnements qu'on 
trouvera dans cet écrit. Les connaisseurs 
verront aisément que ce ne sont que des dif- 
ficultés qui se présentent toutes les fois 
qu'on veut expliquer l'union de l'âme avec 
le corps. Si les conséquences que l'auteur 
en tire sont dangereuses, qu'on se sou- 
vienne qu'elles n'ont qu'une hypothèse pour 
fondement. En faut-il davantage pour les 
détruire? Mais s'il m'est permis de supposer 
ce que je ne crois pas, quand même ces 
conséquences seraient difficiles à renverser, 
on n'en aurait qu'une plus belle occasion 
de briller. A vaincre sans péril, on 
triomphe sans gloire. 

L'auleur, que je ne connais point, m'a 
envoyé son ouvrage de Berlin, en me 
priant seulement d'en envoyer six exem- 
plaires à l'adresse de M. le marquis d'Ar- 



gens. Assurément, on ne peut mieux s'y 
prendre pour garder l'incognito, car je 
suis persuadé que cette adresse même n'est 
qu'un persiflage K 



* Le marquis d'Argeus, le très-fécond auîcur d'ou- 
vrages philosophiques et satiriques peu lus aujour- 
d'hui quoiqu'ils ne soient pas absolument illisibles, 
habitait en effet Berlin à cette époque, en qualité de 
chambellan de Frédéric II. LaMettrie ne s'y rendit que 
plus tard, après la mésaventure que lui attira la pu- 
blication de l'Homme machine. 



I 
I 



I 



A MONSIEUR HALLER 

PROFESSEUR EN MÉDECINE, A GOTTINGUE 



(je n'est point ici une dédicace^ ; vous êtes fort 
au-dessus de tous les éloges que je pourrais vous 
donner; et je ne connais rien de si inutile, ni de 
si fade , si ce n'est un discours acadé- 
mique. Ce n^ est point une exposition de la 7iou- 
velle méthode que j'ai suivie pour relever un sujet 



* A propos de cette dédicace, voici ce qu'on lit dans 
le Discours préliminaire qui précède les Œu- 
vres philosophiques de La Mettrie dans toutes les 
éditions : 

« C'est la nécessité de me cacher qui m'a fait imaginer la 
dédicace U M. Haller. Je sens que c'est une double extrava- 
gance de dédier amicalement un livre aussi hardi que 
l'Homme machine à un savant que je n'ai jamais vu, et 
que cinquante ans n'ont pu délivrer de tous les préjugés de 
l'enfance; mais je ne croyais pas que mon style m'eût trahi. 



— 8 — 

usé et rebattu. Vous lui trouverez du moins ce 
méi'ite, et vous jugerez au reste si votre disciple et 
votre ami a bien rempli sa carrière. Cest le plai- 
sir que j'ai eu à composer cet ouvrage, dont je veux 
parler; c'est moi-même, et non mon livre que je 
vous adresse, pour m'éclairer sur la nature de 
cette sublime volupté de l'étude. Tel est le sujet de 
ce discours. Je ne serais pas le premier écri- 
vain qui, n'ayant rien à dire pour réparer la 
stérilité de son imagination, aurait pris un texte 
où il n'y en eut jamais. Dites-moi donc, double 
enfant d'Apollon, Suisse illustre, Fracastor mo- 
derne, vous qui savez tout à la fois connaître, me- 
surer la nature, qui plus est la sentir, qui plus est 
encore Vexprimer : savant médecin, encore plus 
grand poëte, dites-moi par quels charmes l'étude 
peut changer les heures en moments, quelle est la 



Je devrais peut-être supprimer une pièce qui a fait tant 
crier, gémir, renier celui à qui elle est adresbée ; mais elle a 
reçu de si grands éloges publics d'écrivains dont le suffrage 
est infiniment flatteur, que je n'ai pas eu ce courage. Je 
prends la liberté delà faire reparaître, telle qu'on l'a déjà vue 
dans toutes les éditions de l'Homme machine, cum 
1)0 nâ veniâ celeberrimi, savantissimi, PE- 
DANTIS6IMI profossoris . » — Voir : Pièces jus- 
tificatives, I. Lettre de Maupertuis à Haller. 



_ 9 — 

nature de ces plaisirs de l'esprit, si différents des 
plaisirs vulgaires. . . . Mais la lecture de vos char- 
mantes poésies m'en a trop pénétré moi-même, 
pour que je n'essaie pas de dire ce quelles in'ont 
inspiré. Vhomme, considéré dans ce point de vue, 
li'a rien d'étranger à mon sujet, 

La volupté des sois, quelque aimable et chérie 
quelle soit, quelques éloges que lui ait donnés la 
plume apparemment aussi reconnaissante que déli' 
cate d'un jeune médecin français ^, n*a qu'une seule 
jouissance qui est son tombeau. Si le plaisir par- 
fait ne la tue point sans retour, il lui faut un cer- 
tain temps pour ressusciter. Que les ressources des 
plaisirs de l'esprit sont différentes! p)lus on s'ap- 
proche de la vérité^ plus on la trouve charmante. 
Non seulement sa jouissance augmente les désirs, 
mais on jouit ici dés qu'ion cherche à jouir. On 
jouit longtemps, et cependant plus vite que l'éclair 



' La Mettrie , suivant une habitude qu'il avait ^ se 
désit;ne lui-même ici d'une façon transparente. Il 
veut parler de son opuscule sur la Volupté (par 
M. le chevalier de M**% capitaine au régiment Dau- 
phin), qui est le germe et la première ébauche de son 
Art de jouir. 



— 10 — 

ne parcourt. Faut-il s'étonner si la volupté de l'es~ 
prit est aussi supérieure à celle des sens que l'esprit 
est au-dessus du corps? L'esprit n'est-il pas le 
premier des sens, et comme le rendez-vous de 
toutes les sensations? N'y nhoutissent-elles pas 
toutes comme autant de rayons à un centre qui 
les produit? Ne cherchons donc plus par quels in- 
vincibles charmes, un cœur que l'amour de la vérité 
enflamme, se trouve tout-à-coup transporté^ pour 
ainsi dire^ dans un monde plus beau, où il goûte 
des plaisirs clignes des dieux. De toutes les attrac- 
tions de la nature, la plus forte, du moins pour 
moi, comme pour vous, cher Haller, est celle de la 
philosophie. Quelle gloire plus belle, que d'être 
conduit à son temple par la raison et la sagesse! 
quelle conquête plus flatteuse que de se soumettre 
tous les esprits! 

Passons en revue tous les objets de ces plaisirs 
inconnus aux âmes vulgaires, De quelle beauté, de 
quelle étendue ne sont-ils pas? Le temps, l'espace, 
l'infini, la terre, la mer, le firmament, tous les 
éléments, toutes les sciences, tous les arts, tout 
entre dans ce genre de volupté. Trop resserrée 
dans les bornes du monde, elle en imagine un mil- 



— 11 •- 

lion ^ La nature entière est son aliment, et l'ima- 
gination son triomphe. Entrons dans quelque dé- 
tail. 

Tantôt c'est la poésie et la peinture, tantôt c'est 
la musique ou l'architecture, le chant, la danse, 
etc., qui font goûter aux connaisseurs des plaisirs 
ravissants. Voyez la Delbar ' (femme de Piron) 
dans une loge d'Opéra, pâle et rouge tour à tour, 
elle bat la mesure avec Rehel ^, s'attendrit avec 
Iphigénie, entre en fureur avec Roland, etc. Toutes 
les impressions de V orchestre passent sur son vi- 
sage comme sur une toile. Ses yeux s'adoucissent, 
se pâment, rient, ou s'arment d'un courage guer- 
rier. On la prend pour une folle. Elle ne l'est 
point, à moins qu'il n''y ait de la folie à sentir le 
plaisir. Elle n^'est que pénétrée de mille beautés 
qui m'échappent, 

1 Allusion à laPluralité des Mondes, de Fon- 
nelle. 

2 M"* de Bar. — Voir: Œuvres inédites de 
Piron . Ce morceau complète le portrait de l'amie de 
Piron et s'accorde on ne peut mieux avec les lettres 
qu'en a publiées M. Honoré Bonhomme. 

3 Batteur de mesure à l'Opéra. Ce que nous 
appelons chef d'orchestre. 



— 12 — 

Voltaire ne peut refuser des pleurs à sa Mérope; 
c'est qu'il sent le prix et de Vouvrage et de l'ac- 
trice. Vous avez lu ses écrits, et malheureusement 
pour lui, il nest point en état de lire les vôtres. 
Dans les mains, dans la inémoire de qui ne sont' 
ils pas ? et quel cœur assez dur pour ne point en 
être attendri! comment tous ses goûts ?ie se com- 
muniqueraient-ils pas? Il en parle avec transport. 

Qu'un grand peintre (je l'ai vu avec plaisir en 
lisant ces jours passés la préface de Richardson), 
parle de la peinture, quels éloges ne lui donne-t-il 
pas? il adore son art, il le met au-dessus de tout, 
il doute presque qu'on puisse être heureux sans être 
peintre, tant il est enchanté de sa profession! 

Qui n'a pas senti les mêmes transports que Sca- 
liger^ ou le Père Malehranche, en lisant ou quel- 
ques belles tirades des poètes tragiques, grecs, an- 
glais, français, ou certains ouvrages philosophiques? 
Jamais i/""* Dacier n'eût compté sur ce que son 
mari lui promettait, et elle trouva cent fois plus. 
Si l'on éprouve une sorte d'enthousiasme à tra- 
duire et développer les pensées d'autrui, qu'est-ce 
donc si l'on pense soi-même? qu'est-ce que cette 
génération, cet enfantement d'idées que produit le 



— 13 — 
goût de la ?iaturc et la recherche du vrai ? Com- 
ment peindre cet acte de la volonté ou de la mé- 
moire, par lequel l'âme se reproduit en quelque 
sorte, enjoignant une idée à une autre trace sem- 
blable, pour que, de leur ressemblance et comme de 
leur union, il en naisse une troisième? Car admi- 
rez les productions de la nature : telle est son uni- 
formité, qu'elles se font presque toutes de la 
même manière. 

Les plaisirs des sens mal réglés perdent toute 
leur vivacité et ne sont plus des plaisirs. Ceux de 
l'esprit leur ressemblent jusqu'à un certain point. 
Il faut les suspendre pour les aiguiser. Enfin 
l'étude a ses extases comme l'amour. S'il m'est 
permis de le dire, c'est une catalepsie ou immobi- 
lité de l'esprit si délicieusement enivré de V objet 
qui le fixe et l'enchante, qu'il semble détaché par 
abstraction de son propre corps et de tout ce qui 
Venvironne, pour être tout entier à ce qu'il pour- 
suit. Il ne sent rien à force de sentir. Tel est le 
plaisir qu'on goûte, et en cherchant et en trouvant 
la vérité. Jugez de la puissance de ses charmes par 
l'extase d'Archimède : vous savez qu'elle lui coûta 
la vie. 



- 14 - 

Que les autres hommes se jettent dans la foule 
pour ne pas se connaître ou plutôt se haïr ^ le sage 
fuit ^le grand monde et cherche la solitude. Pour- 
quoi ne se plaît-il qu'avec lui-même ou avec ses 
semblables? C'est que son âme est un miroir fi- 
dèle, dans lequel son juste amour-propre trouve 
son compte à se regarder. Qui est vertueux n'a 
rien à craindre de sa propre connaissance, si ce 
n'est l'agréable danger de s'aimer. 

Comme aux yeux d'un homme qui regarderait 
la terre du haut des deux, toute la grandeur des 
autres hommes s'évanouirait, les plus superbes pa- 
lais se changeraient en cabanes, et les plus nom- 
breuses armées ressembleraient à une troupe de four- 
mis, combattant pour un grain avec la plus ridicule 
furie; ainsi paraissent les choses à un sage tel que 
vous. Il rit des vaines agitations des hommes 
quand leur multitude embarrasse la terre et se 
vousse pour rien, dont il est juste qu^aucun 
d'eux ne soit content. 

Que Pope débute d'une manière sublime dans 
son Essai sur l'Homme! Que les grands et 
les rois sont petits devant lui. vous, moins mon 
maître que mon ami, qui aviez reçu de la îiature la 



— 15 — 

même force de génie que lui, dont vous avez abusé, 
ingrat, qui ne méritiez pas d'exceller dans les 
sciences, vous m'avez appris à rire comme ce grand 
poète, ou plutôt à gémir des jouets et des baga- 
telles qui occupent sérieusement les monarques! 
C'est à vous que je dois tout mon bonheur. Non, 
la conquête du inonde entier ne vaut pas le plaisir 
qu'un philosophe goûte da7is S07i cabinet, entouré 
d'amis muets, qui lui disent cependant tout ce 
qu'il désire d'entendre. Que Dieu ne m'ôte point 
le nécessaire et la santé, c'est tout ce que je lui de- 
mande. Avec la santé, mon cœur sajis dégoût ai' 
mera la vie. Avec le nécessaire, mon esprit content 
cultivera toujours la sagesse. 

Oui, l'étude est un plaisir de tous les âges, de 
tous les lieux, de toutes les saisons et de tous les 
moments. A qui Cicéron n\i-t-il pas donné envie 
d'en faire l'heureuse expérience? Amusement dam 
la jeunesse dont il tempère les passions fougueuses : 
pour le bien goûter, j'ai quelquefois été forcé de 
me livrer à l'amour. Uamour ne fait point peur 
à un sage .: il sait tout allier et tout faire valoir 
l'un par l'autre. Les nuages qui offusquent son 
entendement ne le rendent point paresseux ; ils ne 



— 16 — 

lui indiquent que le remède qui doit les dissiper. 
Il est vrai que le soleil n écarte pas plus vite ceux 
de l'atmosphère. 

Dans la vieillesse, âge glacé, où on n'est plus 
propre ni à donner ni à recevoir d'autres plaisirs, 
quelle plus grande ressource que la prière et la mé- 
ditation! Quel plaisir de voir tous les jours sous 
ses yeux et par ses mains croître et se former un 
ouvrage qui charmera les siècles à venir et même 
ses contemporains! Je voudrais, me disait un jour 
un homme dont la vanité commençait à sentir le 
plaisir d'être auteur , passer ma vie à aller de chez 
moi chez l'imprimeur. Avait-il tort? et lorsqu'^on 
est applaudi, quelle ynère tendre fut jamais plus 
charmée d'avoir fait un enfant aimable? 

Paurquoi tant vanter les plaisirs de l'étude? Qui 
ignore que c''est un bien qui n'apporte point le dé- 
goût ou les inquiétudes des autres biens? un trésor 
inépuisable, le plus sûr contrepoison du cruel en- 
nui, qui se promène et voyage avec nous et en un 
mot nous suit partout? Heureux qui a brisé la 
chaîne de ses préjugés! celui-là seul goûtera ce 
plaisir dans toute sa pureté. Celui-là seul jouira 
de cette douce tranquillité d'esprit, de ce parfait 



contentement d'une âme forte et sans ambition, qui 
est le père du bonheur , sHl n'est le bonheur lui- 
même. 

Arrêtons-nous un moment à jeter des fleurs sur 
les pas de ces grands hommes que Minerve a, 
comme vous , couronnes d'un lierre immortel. Ici 
cest Flore qui vous invite avec Linnœus à monter 
par de nouveaux sentiers au sommet glacé des 
Alpes, pour y admirer, sous une autre tnontagne 
de neige, un jardin planté par les mains de la na- 
ture : jardin qui fut jadis fout l'héritage du cé- 
lèbre professeur suédois. De là, vous descendez 
dans ces prairies dont les fleurs l'attendent pour se 
ranger dans un ordre qu'elles semblaient avoir jus- 
qu'alors dédaigné. 

Là, je vois Maupertuis, l'honneur de la nation 
française, dont une autre a mérité de jouir. Il sort 
de la table d'un ami qui est le plus grand des rois. 
Où va-t-il? dans le conseil de la nature, où l'at- 
tend Neivton. 

Que dirai-je du chimiste, du géomètre, du phy- 
sicien, du mécanicien, de l'anatomiste, etc? Celui- 
ci a presque autant de plaisir à examiner l'homme 
mort qu'on en a eu à lui donner la vie. 



— {8 -- 

Mais tout cède au grand art de guérir. Le mé- 
decin est le seul philosophe qui mérite de sa patrie, 
on Va dit avant moi; il paraît comme les frères 
d'Hélène dans les tempêtes de la vie ^ Quelle ma- 
gie, quel enchantement l sa seule vue calme le 
sang, rend la paix à une âme agitée et fait renaître 
la douce espérance au cœur des ^nalheureux 
mortels. Il annonce la vie et la mort, comme un 
astronome prédit une éclipse. Chacun a son flam- 
beau qui l'éclairé. Mais si l'esprit a eu du plai- 
sir à trouver les règles qui le guident, quel 
triomphe {vous en faites tous les jours l'heureuse 
expérience), quel triomphe, quand Vévénement en 
a justifié la hardiesse! 

La première utilité des sciences est donc de les 
cultiver; c'est déjà un bien réel et solide. Heureux 
qui a du goût pour l' étude 1 plus heureux qui réus- 
sit à délivrer par elle son esprit de ses illusions et 
son cœur de sa vanité ; but désirable où vous avez 



* Les matelots appellent feu saint Elme des va- 
peurs enflammées analogies aux feux follets et 
qui paraissent ordinairement après une tempête. Les 
anciens nommaiî'nt crs vapeurs du nom des frères 
d'Hélène : Castor et PoUux. 



— 19 - 

été conduit dans un âge encore tendre , par 
les mains de la sagesse; tandis que tant de 
pédants , après un demi siècle de veilles et 
de travaux, plus courbés sous le faix des préjugés 
que sous celui du temps, semblent avoir tout ap- 
pris, excepté à pejiser. Science rare à la vérité, sur- 
tout dans les savants, et qui cependant devrait 
être du moins le fruit de toutes les autres. C^esl à 
cette seule science que je me suis appliqué dès V en- 
fance. Jugez, Monsieur, si j'ai réussi; et que cet 
hommage de mon amitié soit éternellement chéri 
de la vôtre. 



L'HOMME MACHINE 



Il ne suffit pas à un sage d'étudier la na- 
ture et la vérité ; il doit oser la dire en fa- 
veur du petit nombre de ceux qui veulent 
et peuvent penser : car pour les autres, qui 
sont volontairement esclaves des préjugés, 
il ne leur est pas plus possible d'atteindre 
la vérité, qu'aux grenouilles de voler. 

Je réduis à deux les systèmes des philo- 
sophes sur l'àme de l'homme. Le premier, 
et le plus ancien, est le système du maté- 
rialisme; le second est celui du spiritua- 
lisme. 

Les métaphysiciens, qui ont insinué que 
la matière pourrait bien avoir la faculté de 



— 22 — 

penser, n'ont pas déshonoré leur raison. 
Pourquoi? C'est qu'ils ont un avantage 
(car ici c'en est un), de s'être mal exprimés. 
En effet, demander si la matière peut pen- 
ser, sans la considérer autrement qu'en 
elle-même, c'est demander si la matière 
peut marquer les heures. On voit d'avance 
que nous éviterons cet écueil, où M. Locke 
a eu le malheur d'échouer. 

Les leibniziens, avec leurs monades, 
ont élevé une hypothèse inintelligible. Ils 
ont plutôt spiritualisé la matière que maté- 
rialisé l'âme. Gomment peut-on définir un 
être dont la nature nous est absolument 
inconnue? 

Descartes et tous les cartésiens, parmi les- 
quels il y a longtemps qu'on a compté les 
malebranchistes, ont fait la même faute. Ils 
ont admis deux substances distinctes dans 
l'homme, comme s'ils les avaient vues et 
bien comptées. 

Les plus sages ont dit que l'âme ne pou- 



— 23 — 

vait se connaître que par les seules lumières 
de la foi : cependant, en qualité d'ôires rai- 
sonnables, ils ont cru pouvoir se réserver le 
droit d'examiner ce que l'Écriture a voulu 
dire par le mot esprit, dont elle se sert en 
parlant de l'âme humaine; et dans leurs re- 
cherches, s'ils ne sont pas d'accord sur ce 
point avec les théologiens, ceux-ci le sont-ils 
davantage entre eux sur tous les autres? 

Voici en peu de mots le résultat de toutes 
leurs réflexions. 

S'il y a un Dieu, il est auteur de la nature 
comme de la révélation; il nous a donné 
l'une pour expliquer l'autre, et la raison 
pour les accorder ensemble. 

Se défier des connaissances qu'on peut 
puiser dans les corps animés, c'est regarder 
la nature et la révélation comme deux con- 
traires qui se détruisent et, par conséquent, 
c'est oser soutenir cette absurdité : que Dieu 
se contredit dans ses divers ouvrages et nous 
trompe. 



— 24 — 

S'il y a une révélation, elle ne peut donc 
démentir la nature. Par la nature seule, on 
peut découvrir le sens des paroles de l'Évan- 
gile, dont l'expérience seule est le véritable 
interprète. En effet, les autres commenta- 
teurs jusqu'ici n'ont fait qu'embrouiller la 
vérité. Nous allons en juger par l'auteur du 
Spectacle de la Nature *. « Il est éton- 
(( nant, dit-il (au sujet de M. Locke), qu'un 
« homme qui dégrade notre âme jusqu'à la 



* Placlie, que La Mettrie peint ainsi ailleurs : 
« Sans esprit, sans goût, c'est le pédant de Roilin. 
Homme superficiel, il avait besoin du travail de M. de 
Réaumur, dont il n'a été qu'un compeudiaire fade et 
ennuyeux par les plates galanteries et gentillesses se- 
mées dans ses dialogues. Il en est des ouvrages do 
Roilin comme du Spectacle de la nature; l'un a 
fait la fortune à l'autre : Gacon a loué Persoo, Per- 
ion a loué Gacon, et le public les a loués tous deux*. » 
Essais sur l'esprit et les beaux esprits 
(1747). 

* Voir l'épigvamrae île Rousseau. 

Gacon, rimailleur sulaalterne. 
Vante Person le barbouilleur. 



— 25 — 

({ croire une âme de boue, ose établir la rai- 
« son pour juge et souveraine arbitre des 
({ mystères de la foi; car, ajoute-t-il, quelle 
« idée étonnante aurait-on du christianisme 
« si l'on voulait suivre la raison? » 

Outre que ces réflexions n'éclaircissent 
rien par rapport à la foi, elles forment de si 
frivoles objections contre la méthode de ceux 
qui croient pouvoir interpréter les livres 
saints, que j'ai presque honte de perdre le 
temps à les réfuter. 

L'excellence de la raison ne dépend pas 
d'un grand mot vide de sens (l'immaté- 
rialité), mais de sa force, de son étendue, 
ou de sa clairvoyance. Ainsi une âme de 
boue qui découvrirait, comme d'un coup 
d'oeil, les rapports et les suites d'une inflnité 
d'idées difficiles à saisir, serait évidemment 
préférable à une âme sotte et stupide, qui 
serait faite des éléments les plus précieux. 
Ce n'est pas être philosophe que de rougir 
avec Pline de la misère de notre origine. Ce 



— 26 — 

qui paraît vil est ici la chose la plus pré- 
cieuse, et pour laquelle la nature semble 
avoir mis le plus d'art et le plus d'appareil. 
Mais comme l'homme, quand même il vien- 
drait d'une source encore plus vile en appa- 
rence, n'en serait pas moins le plus parfait 
de tous les êtres, quelle que soit l'origine-de 
son âme, si elle est pure, noble, sublime, 
c'est une belle âme, qui rend respectable 
quiconque en est doué. 

La seconde manière de raisonner de 
M. Pluche me paraît vicieuse, même dans 
son système;, qui tient un peu du fanatisme; 
car si nous avons une idée de la foi, qui soit 
contraire aux principes les plus clairs, aux 
vérités les plus incontestables, il faut croire, 
pour l'honneur de la révélation et de son 
auteur, que cette idée est fausse, et que 
nous ne connaissons point encore le sens 
des paroles de l'Évangile. 

De deux choses l'une : ou tout est illu- 
sion, tant la nature même que la révélation, 



- 27 — 

OU l'expérience seule peut rendre raison de 
la foi. Mais quel plus grand ridicule que 
celui de notre auteur? Je m'imagine en- 
tendre un péripatéticien qui dirait : « Il ne 
« faut pas croire l'expérience de Toricelli, 
« car si nous la croyions, si nous allions ban- 
« nir l'horreur du vide, quelle étonnante 
« philosophie aurions-nous? » 

J'ai fait voir combien le raisonnement de 
M. Pluche est vicieux^ afin de prouver pre- 
mièrement que s'il y a une révélation , elle 
n'est point suffisamment démontrée par la 
seule autorité de l'Église et sans aucun exa- 
men de la raison, comme le prétendent tous 
ceux qui la craignent; secondement, pour 
mettre à l'abri de toute attaque la méthode 
de ceux qui voudraient suivre la voie que je 
leur ouvre d'interpréter les choses surnatu- 
relles, incompréhensibles en soi, par les lu- 



1 II pêche évidemment par une pétition de principe. 
- Note de La Mettrie. 



— 28 — 

mières que chacun a reçues de la nature. 
L'expérience et l'observation doivent donc 
seules nous guider ici. Elles se trouvent 
sans nombre dans les fastes des médecins 
qui ont été philosophes, et non dans les phi- 
losophes qui n'ont pas été médecins *. Ceux- 
ci ont parcouru, ont éclairé le labyrinthe de 
l'homme; ils nous ont seuls dévoilé ces res- 
sorts cachés sous des enveloppes qui déro- 
bent à nos yeux tant de merveilles. Eux 
seuls , contemplant tranquillement notre 
âme, l'ont mille fois surprise, et dans sa mi- 
sère et dans sa grandeur, sans plus la mé- 
priser dans l'un de ces états, que l'admirer 
dans l'autre. Encore une fois, voilà les seuls 
pbysiciens qui aient droit de parler ici. Que 
nous diraient les autres, et surtout les théo- 



* « Il faut observer que Locke était médecin ; et c'est 
par l'étude de l'homme ph\'sique qu'il avait préludé à 
ses découvertes dans la métaphysique, la morale et l'art 
social. » Cabanis. Des rapports du physique 
et du mora I ; l*' mémoire, III. 



— 29 — 

logiens? N'est-il pas ridicule de les entendre 
décider sans pudeur sur un sujet qu'ils 
n'ont point été à portée de connaîlre, dont 
ils ont été au contraire entièrement détour- 
nés par des études obscures qui les ont con- 
duits à mille préjugés et, pour tout dire en 
un mot, au fanatisme, qui ajoute encore à 
leur ignorance dans le mécanisme des corps. 

Mais quoique nous ayons choisi les meil- 
leurs guides, nous trouverons encore Leau- 
coup d'épines et d'obstacles dans cette car- 
rière. 

L'homme est une machine si composée, 
qu'il est impossible de s'en faire d'abord une 
idée claire, et conséquemment de la définir. 
C'est pourquoi toutes les recherches que les 
plus grands philosophes ont faites a priori, 
c'est-à-dire en voulant se servir en quelque 
sorte des ailes de l'esprit, ont été vaines. 
Ainsi ce n'est qu'a posteriori, ou en cher- 
chant à démêler l'âme, comme au travers 
des organes du corps, qu'on peut, je ne dis 



— 30 — 

pas découvrir avec évidence la nature même 
de l'homme, mais atteindre le plus grand 
degré de probabilité possible sur ce sujet. 

Prenons donc le bâton de l'expérience *, et 
laissons là l'histoire de toutes les vaines opi- 
nions des philosophes. Etre aveugle et croire 
pouvoir se passer de ce bâton, c'est le comble 
de l'aveuglement. Qu'un moderne a bien 
raison de dire qu'il n'y a que la vanité seule 
qui ne tire pas des causes secondes le même 
parti que des premières! On peut et on doit 
même admirer tous ces beaux génies dans 
leurs travaux les plus inutiles, les Descartes 
les Malebranche, les Leibniz, les Wolf, 
etc. ; mais quel fruit, je vous prie, a-t-on re- 

* Expression empruntée à M""^ la marquise du Châ- 
telet, la « docte Uranio » qui donna un instant à 
Voltaire un certain vernis scientifique. 

Luzac conclut yinsi dans l'Homme plus que 
machine : 

« Sans l'art de raisonner, Newtoi, Boyle, S'Grave- 
sande n'auraient pas fait grand'chose de leurs expé- 
riences. Celui qui n'a que le bâton de l'expérience pour 
guide, ne peuf qu'être un misérable boiteux. » 



— 31 — 

tiré de leurs profondes méditations et de 
tous leurs ouvrages? Commençons donc et 
voyons^ non ce quYm a pensé, mais ce qu'il 
faut penser pour le repos de la vie. 

Autant de tempéraments, autant d'esprits, 
de caractères et de mœurs différentes. Ga- 
lien même a connu cette vérité, que Des- 
cartes, et non Hippocrate, comme le dit l'au- 
teur de l'Histoire de l'Ame^ a poussée 
loin, jusqu'à dire que la médecine seule pou- 
vait changer les esprits et les mœurs avec le 
corps 2. Il est vrai que la mélancolie, la bile, 
le flegme, le sang, etc., suivant la nature, 
l'abondance et la diverse combinaison de ces 
humeurs, de chaque homme font un homme 
différent. 

Dans les maladies , tantôt l'âme s'éclipse 
et ne montre aucun signe d'elle-même; tan- 



^ La Met trie. 

2 « Si l'espèce humaine peut être perfectionnée, 
dit Descartes, c'est dans la médecine qu'il faut en 
cherclier les moyens. » 



— 32 — 

tôt on dirait qu'elle est double, tant la fureur 
la transporte; tantôt rimbécillité se dissipe, 
et la convalescence d'un sot fait un homme 
d'esprit. Tantôt le plus beau génie, devenu 
stupide, ne se reconnaît plus. Adieu toutes 
ces belles connaissances acquises à si grands 
frais et avec tant de peine * ! 

Ici c'est un paralytique qui demande si sa 
jambe est dans son lit; là c'est un soldat qui 
croit avoir le bras qu'on lui a coupé. La mé- 
moire de ses anciennes sensations et du lieu 
où son âme les rapportait, fait son illusion 
et son espèce de délire. Il suffit de lui parler 
de cette partie qui lui manque, pour lui en 
rappeler et faire sentir tous les mouvements; 



1 « Les recueils de médecine abondent en observa- 
tions de folie, de coups sur la tête, de congestions, 
d'apoplexies, de fièvres typhoïdes, etc., qui ont trans- 
formé lin lourdaud en un savant, un homme doux en 
emporté, une femme rangée en une personne dissipée, 
un individu hardi, audacieux en un ôtre craintif et 
timide. » Brierre de Boismont, Du Suicide, p. 5- 
— Voir aussi Cabanis, l*"" mémoire, III. 



— 33 — 

ce qui se fait avec je ne sais quel déplaisir 
d'imagination qu'on ne peut exprimer. 

Celui-ci pleure comme un enfant aux ap- 
proches delà mort, que celui-là badine. Que 
fallait-il à Canus Julius, à Sénèque, à Pé- 
trone, pour changer leur intrépidité en pu- 
sillanimité ou en poltronnerie? Une ob- 
struction dans la rate, dans le foie, un 
embarras dans la veine porte. Pourquoi? 
Parce que l'imagination se bouche avec les 
viscères; et de là naissent tous ces singuliers 
phénomènes de l'affection hystérique et hy- 
pocondriaque. 

Que dirais-je de nouveau sur ceux qui 
s'imaginent être transformés en loups-ga- 
rous, en coqs, en vampires, qui croient 
que les morts les sucent? Pourquoi m'arrê- 
terais-je à ceux qui voient leur nez ou autres 
membres de verre, et à qui il faut conseiller 
de coucher sur la paille de peur qu'ils ne se 
cassent; afin qu'ils en retrouvent l'usnge et 
la véritable chair, lorsque mettant le fei] h 



— ?fl — 



la paille, on leur fait craindre d'être brûlés : 
frayeur qui a quelquefois guéri la paralysie. 
Je dois légèrement passer sur des choses 
connues de tout le monde *. 

Je ne serai pas plus long sur le détail des 
effets du sommeil. Voyez ce soldat fatigué; 
il ronfle dans la tranchée, au bruit de cent 
pièces de canons! Son âme n'entend rien, 
son sommeil est une parfaite apoplexie. Une 
bombe va l'écraser : il sentira peut-être 
moins ce coup qu'un insecte qui se trouve 
sous le pied. 

D'un autre côté, cet homme que la jalou- 
sie, la haine, l'avarice ou l'ambition dévore, 
ne peut trouver aucun repos. Le lieu le plus 
tranquille, les boissons les plus fraîches et 
les plus calmantes, tout est inutile à qui n'a 

• On trouvera quelques détails sur ces îi-.llucina- 
tions et sur d'autres analogues dans les Anecdotes 
de médecine de Barbeu du Bowrg. Ces sortes d'ima- 
ginations sont rangées par Pinel sous le titre de 
mélancolie ou délire exclusif, et par Esquirol 
sous celui de lypémanie. 



pas délivré son cœur du tourment des pas- 
sions. 

L'âme et le corps s'endorment ensemble, 
A mesure que le mouvement du sang se 
calme, un doux sentiment de paix et de 
tranquillité se répand dans toute la ma- 
chine ; l'âme se sent mollement s'appesantir 
avec les paupières et s'affaisser avec les 
fibres du cerveau : elle devient ainsi peu à 
peu comme paralytique, avec tous les mus- 
cles du corps. Ceux-ci ne peuvent plus 
porter le poids de la tête ; celle-là ne peut 
plus soutenir le fardeau de la pensée; elle 
est dans le sommeil comme n'étant point. 

La circulation se fait-elle avec trop de vi- 
tesse? l'âme ne peut dormir. L'âme est-elle 
trop agitée, le sang ne peut se calmer; il 
galope dans les veines avec un bruit qu'on 
entend : telles sont les deux causes réci- 
proques de l'insomnie. Une seule frayeur 
dans les songes fait battre le cœur à coups 
redoublés et nous arrache à la nécessité ou à 



— 36 — 

la douceur du repos, comme feraient une 
vive douleur ou des besoins urgents. Enfin 
comme la seule cessation des fonctions de 
l'âme procure le sommeil, il est, même pen- 
dant la veille (qui n'est alors qu'une demi- 
veille), des sortes de petits sommeils d'âme 
très-fréquents, desrêvcsàlaSuisse, qui 
prouvent que l'âme n'attend pas toujours le 
corps pour dormir ; car si elle ne dort pas 
tout-à-fait, combien peu s'en faut-il I puis- 
qu'il lui est impossible d'assigner un seul 
objet auquel elle ait prêté quelque attention, 
parmi cette foule innombrable d'idées con- 
fuses, qui, comme autant de nuages, rem- 
plissent pour ainsi dire l'atmosphère de 
notre cerveau. 

L'opium a trop de rapport avec le som- 
meil qu'il procure, pour ne pas le placer ici. 
Ce remède enivre, ainsi que le vin, le café, 
etc. , chacun à sa manière , et suivant sa 
dose. 11 rend l'homme heureux dans un état 
qui semblerait devoir être le tombeau du 



— 37 — 

sentiment, comme il est l'image de la mort. 
Quelle douce léthargie ! L'âme n'en voudrait 
jamais sortir. Elle était en proie aux plus 
grandes douleurs; elle ne sent plus que le 
seul plaisir de ne plus souffrir et de jouir de 
la plus charmante tranquillité. L'opium 
change jusqu'à la volonté; il force Tâme qui 
voulait veiller et se divertir d'aller se mettre 
au lit malgré elle. Je passe sous silence l'his- 
toire des poisons. 

C'est en fouettant l'imagination que le 
café, cet antidote du vin, dissipe nos maux 
de tête et nos chagrins, sans nous en ména- 
ger, comme cette liqueur, pour le lende- 
main. 

Contemplons l'âm^e dans ses autres be- 
soins. 

Le corps humain est une machine qui 
monte elle-même ses ressorts; vivante 
image du mouvement perpétuel. Les ali- 
ments entretiennent ce que la fièvre excite. 
Sans eux, l'âme languit, entre en fureur et 



— 38 — 

meurt abattue. C'est une bougie dont la lu- 
mière se ranime au moment de s'éteindre. 
Mais nourrissez le corps ^, versez dans ses 
tuyaux des sucs vigoureux, des liqueurs 
fortes : alors l'âme, généreuse comme elles, 
s'arme d'un fier courage, et le soldat que 
l'eau eût fait fuir, devenu féroce, court gaie- 
ment à la mort au bruit des tambours. C'est 
ainsi que l'eau cbaude agite un sang que 
l'eau froide eut calmé. 

Quelle puissance d'un repas! La joie re- 
naît dans un cœur triste; elle passe dans 
l'âme des convives qui l'expriment par d'ai- 
mables chansons, où le Français excelle. Le 
mélancolique seul est accablé, et l'homme 
d'étude n'y est plus propre. 

La viande crue rend les animaux féroces ; 
les hommes le deviendraient par la même 

» Scilicet et nisi nos cibus aridus, et tener humop 
Adjuvet, amisso jam corpore, vita quoque omois 
Omnibus e nervis atque ossibus exsolvatur. 

De natura rerum. L. 1, v. 809. 



— 39 - 

nourriture; cela est si vrai, que la nation 
anglaise, qui ne mange pas la chair si cuite 
que nous, mais rouge et sanglante, paraît 
participer de cette férocité plus ou moins 
grande, qui vient en partie de tels aliments et 
d'autres causes, que l'éducation peut seule 
rendre impuissantes. Cette férocité produit 
dans l'âme l'orgueil, la haine, le mépris des 
autres nations, l'indocilité et autres senti- 
ments qui dépravent le caractère, comme 
des aliments grossiers font un esprit lourd, 
épais, dont la paresse et l'indolence sont les 
attributs favoris. 

M. Pope a bien connu tout l'empire de la 
gourmandise, lorsqu'il dit : « Le grave Cas- 
« sius parle toujours de vertu et croit que, 
(( qui souffre les vicieux, est vicieux lui- 
(( même. Ces beaux sentiments durent jus- 
« qu'à l'heure du dîner; alors il préfère un 
(( scélérat qui a une table délicate à un saint 
« frugal. 

« Considérez , dit-il ailleurs , le même 



- AO - 

(( homme en santé ou en maladie, possé- 
(( dant une belle charge ou l'ayant perdue; 
c( vous le verrez chérir la vie ou la détester, 
(( fou à la chasse, ivrogne dans une assem- 
(( blée de province, poli au bal, bon ami en 
« ville, sans foi à la cour i. » 

Nous avons eu en Suisse un baillif nommé 
M. Sleiguer de Wittighofen ; il était à jeun 
le plus intègre et même le plus indulgent 
des juges; mais malheur au misérable qui 
se trouvait sur la sellette lorsqu'il avait fait 
un grand dîner! Il était homme à faire 
pendre l'innocent comme le coupable. 

Nous pensons, et même nous ne sommes 
honnêtes gens, que comme nous sommes 

' Avant Pope, LaMothe le Vayer (De la philoso- 
phie sceptique) avait dit la même chose; avant La 
Mothe le Vayer, les poètes, les philosophes, les natu- 
ralistes avaient remarqué ces mêmes effets dus à l'in- 
fluence du physique sur le moral, tant il est vrai que 
cette influence était un fait d'observation vulgaire et 
inattaquable bien avant Cabanis. Mais, en tout temps, 
il a été plus facile d'en tirer des conséquences rai- 
sonnables que de les faire accepter. 



— ai - 
gais ou braves; tout dépend de la manière 
dont notre machine est montée. On dirait en 
certains moments que l'âme habite dans 
l'estomac, et que Yan Helmont, en mettant 
son siège dans le pylore, ne se serait trompé 
qu'en prenant la partie pour le tout. 

A quels excès la faim cruelle peut nous 
porter! Plus de respect pour les entrailles 
auxquelles on doit ou on a donné la vie; on 
les déchire à belles dents, on s'en fait d'hor- 
ribles festins; et, dans la fureur dont on est 
transporté, le plus faible est toujours la proie 
du plus fort. 

La grossesse, cette émule désirée des 
pâles couleurs, ne se contente pas d'amener 
le plus souvent à sa suite les goûts dépravés 
qui accompagnent ces deux états : elle a 
quelquefois fait exécuter à l'âme les plus af- 
freux complots, effets d'une manie subite qui 
étouffe jusqu'à la loi naturelle. C'est ainsi 
que le cerveau, cette matrice de l'esprit, se 
pervertit à sa manière avec celle du corps. 



— 42 - 

Quelle autre fureur d'homme ou de 
femme, dans ceux que la continence et la 
santé poursuivent! C'est peu pour cette fille 
timide et modested'avoirperdutoulehonteet 
toute pudeur; elle ne regarde plus l'incesîe 
que comme une femm e galante regarde l'adul- 
tère. Si sesbesoinsne trouventpas deprompls 
soulagements, ils ne se borneront point aux 
simples accidents d'une passion utérine, à la 
manie, etc. ; cette malheureuse mourra d'un 
mal dont il y a tant de médecins. 

Il ne faut que des yeux pour voir l'in- 
fluence nécessaire de l'âge sur la raison. 
L'âme suit les progrès du corps comme ceux 
de l'éducation. Dans le beau sexe, l'âme suit 
encore la délicatesse du tempérament : de 
là cette tendresse, cette affection, ces senti- 
ments vifs, plutôt fondés sur la passion que 
sur la raison; ces préjugés, ces supersti- 
tions, dont la forte empreinte peut à peine 
s'effacer, etc. L'homme, au contraire, dont 
le cerveau et les nerfs participent de la fer- 



- /i3 - 

meté de tous les solides, a l'esprit, ainsi que 
les traits du visage, plus nerveux : l'éduca- 
tion, dont manquent les femmes, ajoute en- 
core de nouveaux degrés de force à son âme. 
Avec de tels secours de la nature et de l'art, 
comment ue serait-il pas plus reconnaissant, 
plus généreux, plus constant en amitié, plu» 
ferme dans l'adversité, etc. ? Mais, suivant à 
peu près la pensée de l'auteur des Lettres 
sur les Physionomies * : qui joint les 
grâces de l'esprit et du corps à presque tous 
les sentiments du cœur les plus tendres et 
les plus délicats, ne doit point nous envier 
une double force, qui ne semble avoir été 
donnée à l'homme, l'une, que pour se mieux 
pénétrer des attraits de la beauté, l'autre, 
que pour mieux servir à ses plaisirs. 

11 n'est pas plus nécessaire d'être aussi 
grand physionomiste que cet auteur, pour 
deviner la qualité de l'esprit par la figure ou 

' l'abbé Jacques Pernety. 



- Û4 — 
la forme des traits, lorsqu'ils sont marqués 
jusqu'à un certain point, qu'il ne l'est d'être 
grand médecin, pour connaître un mal ac- 
compagné de tous ses symptômes évidents. 
Examinez les portraits de Locke, de Steele, 
de Boerhaave, de Maupertuis, etc., vous ne 
serez pas surpris de leur trouver des physio- 
nomies fortes, des yeux d'aigles. Parcourez- 
en une infinité d'autres, vous distinguerez 
toujours le beau du grand génie, et même 
souvent l'honnête homme du fripon. On a 
remarqué, par exemple, qu'un poëte célèbre 
réunit (dans son portrait) l'air d'un filou 
avec le feu de Prométhée. 

L'histoire nous offre un mémorable 
exemple de la puissance de l'air. Le fameux 
duc de Guise était si fort convaincu que 
Henri III, qui l'avait eu tant de fois en son 
pouvoir, n'oserait jamais l'assassiner, qu'il 
partit pour Blois. Le chancelier Ghiverny 
apprenant son départ, s'écria : Voilà un 
homme perdu. Lorsque sa fatale prédic- 



— 45 - 

tion fut justifiée par l'événement, on lui en 
demanda la raison. Il y a vingt ans, dit-il, 
que je connais le roi; il est naturel- 
lement bon et même faible; mais j'ai 
observé qu'un rien l'impatiente et le 
met en fureur, lorsqu'il fait froid *. 

Tel peuple a l'esprit lourd et stupide ; tel 
autre l'a vif, léger, pénétrant. D'oii cela 
vient-il, si. ce n'est en partie, et de la nour- 
riture qu'il prend, et de la semence de ses 
pères 2, et de ce chaos de divers éléments qui 
nagent dans l'immensité de l'air? L'esprit a, 
comme le corps , ses maladies épidémiques 
et son scorbut. 

Tel est l'empire du climat, qu'un homme 
qui en change, se ressent malgré lui de ce 
changement. C'est une plante ambulante 
qui s'est elle-même transplantée; si le climat 

1 L'assassinat du Balafré eut lieu le 23 décembre. 

• L'histoire des animaux et des hommes prouve 
l'empire de la semence des pères sur l'esprit et le 
corps des enfants. Note de La Mettrie. — Cet empire 
est connu sous le nom de loi d'hérédité. 



— 46 — 

n'est plus le même, il est juste qu'elle dégé- 
nère ou s'améliore *. 

On prend tout encore de ceux avec qui 
l'on vit, leurs gestes, leurs accents, etc., 
comme la paupière se baisse à la menace du 
coup dont on est prévenu, ou par la même 
raison que le corps du spectateur imite ma- 
chinalement, et malgré lui, tous les mouve- 
ments d'un bon pantomime. 

Ce que je viens de dire prouve que la 
meilleure compagnie pour un homme d'es- 
prit, est la sienne, s'il n'en trouve une sem- 
blable. L'esprit se rouille avec ceux qui n'en 
ont point, faute d'être exercé : à la paume, 
on renvoie mal la balle à qui la sert mal. 
J'aimerais mieux un homme intelligent, qui 
n'aurait reçu aucune éducation, que s'il en 

' Hippocrate est le premier auteur connu de cette 
doctrine de l'infliience du climnt. Reprise par Mon- 
tesquieu au point de vue politique, étudiée à fond par 
Cabanis au [)fiint de vue physiologique , elle vient de 
trouver un nouveau défenseur en M. Trémaux, qui la 
renforce en la circonscrivant. 



- kl — 

eût reçu une mauvaise, pourvu qu'il fût en- 
core assez jeune. Un esprit mal conduit est 
un acteur que la pi'ovince a gâté. 

Les divers états de l'âme sont donc tou- 
jours corrélatifs à ceux du corps. Mais pour 
mieux démontrer toute cette dépendance et 
ses causes, servons-nous ici de l'anatomie 
comparée ; ouvrons les entrailles de l'homme 
et des animaux. Le moyen de connaître la 
nature humaine, si l'on n'est éclairé par un 
juste parallèle de la structure des uns et des 
autres ! 

En général, la forme et la composition du 
cerveau des quadrupèdes est à peu prés la 
même que dans l'homme. Même figure, 
même disposition partout; avec cette diffé- 
rence essentielle, que l'homme est de tous 
les animaux celui qui a le plus de cerveau, 
et le cerveau le plus tortueux, en raison de la 
masse de son corps * : ensuite le singe, le cas- 

' On a cherché de binn des façons à disti nguer le q u e 1- 



- 48 - 

tor, l'éléphant, le chien, le renard, le chat, 
etc., voilà les animaux qui ressemblent le 
plus à l'homme ; car on remarque aussi chez 
eux la même analogie graduée, par rapport 
au corps calleux, dans lequel Lancisi avait 
établi le siège de l'âme , avant feu M. de la 
Peyronie , qui cependant a illustré cette 
opinion par une foule d'expériences \ 



que chose qui fait la différence entre le cerveau 
de l'homme de génie, celui du fou, celui de l'idiot et ce- 
lui du singe. La dimension absolue, la dimension re- 
lative, les circonvolutions plus ou moins nombreuses 
ou profondes, le poids, la proportion de phosphore ou 
d'iode ont été successivement étudiés. On n'est pas 
arrivé encore à un résultat satisfaisant : mais il faut 
avouer qu'on a fortement embrouillé la question, 
grâce à une hiérarchie faite d'avance entre les diffé- 
rents cerveaux étudiés. Il est cependant certain qu'il 
doit y avoir quelque chose, soit dans le cerveau 
même, soit dans les autres organes dont l'action sur 
le cerveau est connue, les organes épigastriques et 
hypogastriques, par exemple. — Voir à ce propos, et 
comme essai dans le sens vrai à donner aux recher- 
ches : Etude sur le délire aigu sans lésions, 
par le doclenr Thulié. 

1 Voir ses Recherches sur le siège de 



- Z,9 — 

Après tous les quadrupèdes, ce sont les 
oiseaux qui ont le plus de cerveau. Les pois- 
sons ont la tôte grosse, mais elle est vide de 
sens, comme celle de bien des hommes. Ils 
n'ont point de corps calleux el fort peu de 
cerveau, lequel manque aux insectes. 

Je ne me répandrai point en un plus long 
détail des variétés de la nature, ni en con- 
jectures, car les unes et les autres sont infi- 
nies, comme on en peut juger en lisant les 
seuls traités de Willis de Gerebro et de 
Anima Brutorum. 

Je conclurai seulement ce qui s'ensuit 
clairement de ces incontestables observa- 
tions : 1" Que plus les animaux sont fa- 
rouches, moins ils ont de cerveau; 2° que 
ce viscère semble s'agrandir en quelque 
sorte, à proportion de leur docilité; 3° qu'il 
y a ici une singulière condition imposée 



l'àme, dan.=i les Mémoires de l'Académie des 

sciences (17/il). 

7 



— 50 — 

éternellement par la nature, qui est que 
plus on gagnera du côté de l'esprit, plus on 
perdra du côté de l'instinct. Lequell'emporte 
de la perte ou du gain? 

Ne croyez pas au reste que je veuille pré- 
tendre par là que le seul volume du cerveau 
suffise pour faire juger du degré de docilité 
des animaux; il faut que la qualité réponde 
encore à la quantité, et que les solides et les 
ûuides soient dans cet équilibre convenable 
qui fait la santé. 

Si l'imbécile ne manque pas de cerveau, 
comme on le remarque ordinairement, ce 
viscère péchera par une mauvaise consis- 
tance, par trop de mollesse, par exemple ^ Il 
en est de même des fous; les vices de leur 
cerveau ne se dérobent pas toujours à nos 
recherches; mais si les causes de l'imbécil- 
Uté, de la folie, etc., ne sont pas sensibles, 
où aller chercher celles de la variété de tous 

Voir: Cabanis, 1" mémoire, VI. 



— 51 — 

les esprits? Elles échappent aux yeux des 
lynx et des Argus. Un rien, une pe- 
tite fibre, quelque chose que la plus 
subtile anatomie ne peut découvrir, 
eût fait deux sots d'Erasme et de Fonte- 
nelle, qui le remarque lui-même dans un de 
ses meilleurs dialogues *. 

Outre la mollesse de la moelle du cerveau 
dans les enfants, dans les petits chiens et 
dans les oiseaux, Willis a remarqué que les 
corps cannelés sont effacés et comme dé- 
colorés dans tous ces animaux, et que leurs 
stries sont aussi imparfaitement formées 
que dans les paralytiques. Il ajoute, ce qui 
est vrai, que l'homme a la protubérance an- 
nulaire fort grosse; et ensuite, toujours di- 
minutivement par degrés, le singe et les 



* Dialogues des morts. Dialogue entre Charles- 
Quint et Erasme. La citation est textuelle. Charles- 
Quint prouve à Erasme que l'homme n'a pas plus le 
droit de s'enorgueillir de son esprit que de sa nais- 
sance. 



— 5:2 — 

autres animaux nommés ci-devant, tandis 
que le veau, le bœuf, le loup, la brebis, le 
cochon, etc., qui ont cette partie d'un très- 
petit volume, ont les nates et testes fort 
gros. 

On a beau être discret et réservé sur les 
conséquences qu'on peut tirer de ces obser- 
vations et de tant d'autres sur l'espèce d'in- 
constance des vaisseaux et des nerfs, etc. : 
tant de variétés ne peuvent être des jeux 
gratuits de la nature. Elles prouvent du 
moins la nécessité d'une bonne et abondante 
organisation, puisque, dans tout le règne 
animal, l'âme se raffermissant avec le corps, 
acquiert de la sagacité à mesure qu'il prend 
des forces. 

Arrêtons-nous à contempler la différente 
docilité des animaux. Sans doute, l'analogie 
la mieux entendue conduit l'esprit à croire 
que les causes dont nous avons fait mention, 
produisent toute la diversité qui se trouve en- 
tre eux et nous, quoiqu'il faille avouer que 



notre faible entendement, borné aux observa- 
tions les plus grossières, ue puisse voir les 
liens qui régnent entre la cause et les effets. 
C'est une espèce d'harmonie que les philo- 
sophes ne connaîtront jamais. 

Parmi les animaux , les uns apprennent à 
parler et à chanter; ils retiennent des airs 
et prennent tous les tons aussi exactement 
qu'un musicien. Les autres, qui montrent 
cependant plus d'esprit, tels que le singe, 
n'en peuvent venir à bout. Pourquoi cela, si 
ce n'est par un vice des organes de la pa- 
role? 

Mais ce vice est-il tellement de conforma- 
tion qu'on n'y puisse apporter aucun re- 
mède? En un mot, serait-il absolument 
impossible d'apprendre une langue à cet ani- 
mal ? Je ne le crois pas. 

Je prendrais le grand singe préférable- 
ment à tout autre, jusqu'à ce que le hasard 
nous eût fait découvrir quelque autre espèce 
plus semblable à la nôtre, car rien ne ré- 



pugne qu'il y en ait dans des régions qui 
nous sont inconnues. Cet animal nous res- 
semble si fort, que les naturalistes l'ont ap- 
pelé homme sauvage ou homme des 
bois. Je le prendrais aux mêmes conditions 
des écoliers d'Amman ^ ; c'est-à-dire que je 
voudrais qu'il ne fût ni trop jeune ni trop 
vieux , car ceux qu'on nous apporte en Eu- 
rope sont communément trop âgés. Je choi- 
sirais celui qui aurait la physionomie la plus 
spirituelle, et qui tiendrait le mieux dans 
mille petites opérations ce qu'elle m'aurait 
promis 2. Enfin, ne me trouvant pas digne 

' Amman (Jean-Com'ad), médecin suisse, né en 
1069, à Scliaffouse, mort en 172^, en Hollande, ensei- 
gnait à parler aux sourds de naissance. Il écrivit deux 
traités sur son art: Surdus loquens (Harlem, 1692; 
in-8») et De loquelâ (Amsterdan , 1700 ; in-8*; et 
Loyde,1740). 

2 Celui, par exemple, dont parle M. Flourens dans 
son traité De l'instinct et de l'intelligence 
des animaux : 

« Il savait très bien prendre la clef de la chambre, l'en- 
foncer dans la serrure, ouvrir la porte. On mettait quelque- 



— 55 — 

d'être son gouverneur, je le mettrais à l'é- 
cole de l'excellent maître que je viens de nom- 
mer, ou d'un autre aussi habile, s'il en est. 
Vous savez par le livre d'Amman, et pai' 
tous ceux ^ qui ont traduit sa méthode, tous 
les prodiges qu'il a su opérer sur les sourds 
de naissance, dans les yeux desquels il a, 
comme il le fait entendre lui-môme, trouvé 
des oreilles, et en combien peu de temps 

fois cette clef sur la cheminée, il grimpait alors sur la che- 
minée au moyen d'une corde suspendue au plancher et qui 
lui servait ordinairement pour se balancer. On fit un nœud à 
cette corde pour la rendre plus courte; il défit ce nœud. Je 
fus, nn jour, le visiter avec nn illustre vieillard, observateur 
fin et profond. Un costume un peu sii/gulier, une dt^marche 
lente et débile, un corps voûté, fixèrent, dbs notre arrivée, 
l'attention du jeune animal. Il se prêta, avec complaisance, 
à tout ce qu'on exigea de lui, l'œil toujours attaché sur l'ob- 
jet de sa curiosité. Nous allions nous retirer, lorsqu'il s'ap- 
procha de son nouveau visiteur, prit, avec douceur et malice, 
le bâton qu'il tenait à la main, et feignant de s'appuyer des- 
sus, courbant son dos, ralentissant son pas, il fit ainsi le tour de 
la pièce où nous étions, imitant la pose et la marche de mon 
vieil ami. Il rapporta ensuite le bâton de lui-même, et nous 
le quittâmes, convaincus que lui aussi savait observer. » 

1 L'autpur de l'Histoire naturelle de l'âme 
(LaMi'ttrie), etc. Note de La Mettrie.— On trouvera 
dans l'Histoire de l'âme une exposition étendue 
du système d'Amman. 



~ 56 — 

enfin il leur a appris à entendre, parler, lire 
et écrire. Je veux que les yeux d'un sourd 
voient plus claii:' et soient plus intelligents 
que s'il ne l'était pas, par la raison que la 
perte d'un membre ou d'un sens peut aug- 
menter la force ou la pénétration d'un autre : 
mais le singe voit et entend; il comprend ce 
qu'il entend et ce qu'il voit : il conçoit si 
parfaitement les signes qu'on lui fait, qu'à 
tout autre jeu ou tout autre exercice, je ne 
doute point qu'il ne l'emportât sur les disciples 
d'Amman. Pourquoi donc l'éducation des 
singes serait-elle impossible? Pourquoi ne 
pourrait-il enfin, à force de soins, imiter à 
l'exemple des sourds, les mouvements né- 
cessaires pour prononcer? Je n'ose décider 
si les organes de la parole du singe ne peu- 
vent, quoiqu'on fasse, rien articuler; mais 
cette impossibilité absolue me surprendrait, 
à cause de la grande analogie du singe et de 
l'homme, et qu'il n'est point d'animal connu 
jusqu'à présent dont le dedans et ^e dehors 



- 57 — 

lui ressemblent d'une manière si frappante. 
M. Locke, qui certainement n'a jamais été 
suspect de crédulité, n'a pas fait difficulté de 
croire l'histoire que le chevalier Temple fait 
dans ses Mémoires «, d'un perroquet qui 
répondait à propos et avait appris, comme 
nous, à avoir une espèce de conversation 
suivie. Je sais qu'on s'est moqué 2 de ce 
grand métaphysicien; mais qui aurait an- 
noncé à l'univers qu'il y a des générations 
qui se font sans œufs et sans femmes, au- 
rait-il trouvé beaucoup de partisans? Cepen- 
dant M. Trembley en a découvert qui se font 
sans accouplement et par la seule section 3. 
Amman n'eut-il pas aussi passé pour un fou 
s'il se fût vanté, avant d'en faire l'heureuse 
expérience, d'instruire, et en aussi peu de 
temps, des écoliers tels que les siens? Ce 

lyoir: Pièces justificatives, IL 

2 L'auteur d«; l'Histoire de l'âme. 

3 Trembley, un des fondateurs de la science micro- 
graphique, venait de faire parître son Mémoire 
sur les polypes d'eau douce (17i4). 



— 58 — 

pendant ses succès ont étonné l'univers, et 
comme l'auteur de l'Histoire des Po- 
lypes, il a passé de plein vol à l'immorta- 
lité. Qui doit à son génie les miracles qu'il 
opère, l'emporte à mon gré sur qui doit les 
siens au hasard. Qui a trouvé l'art d'embel- 
lir le plus beau des règnes et de lui donner 
des perfections qu'il n'avait pas, doit être mis 
au-dessus d'un faiseur oisif de systèmes fri- 
voles ou d'un auteur laborieux de stériles 
découvertes. Celles d'Amman sont bien d'un 
autre prix ; il a tiré les hommes de l'instinct 
auquel ils semblaient condamnés ; il leur a 
donné des idées, de l'esprit, une âme en un 
mot, qu'ils n'eussent jamais eue. Quel plus 



grand pouvoir! 



Ne bornons point les ressources de la na- 
ture; elles sont infinies, surtout aidées d'un 
grand art. 

La même' mécanique, qui ouvre le canal 
d'Eustachi dans les sourds, ne pourrait-il le 
déboucher dans les singes? Une heureuse 



>9 — 



envie d'imiter la prononciation du maître ne 
pourrait-elle mettre en liberté les organes de 
la parole dans des animaux qui imitent tant 
d'autres signes avec tant d'adresse et d'in- 
telligence? Non-seulement je défie qu'on me 
cite aucune expérience vraiment concluante 
qui décide mon projet impossible et ridicule, 
mais la similitude de la structure* et des opé- 
rations du singe est telle, que je ne doute 
presque point, si on exerçait parfaitement 
cet animal, qu'on ne vînt enfin h bout de lui 
apprendre à prononcer et par conséquent à 
savoir une langue. Alors ce ne serait plus ni 
un homme sauvage, ni un homme manqué : 
ce serait un homme parfait, un petit homme 
de ville, avec autant d'étoffe ou de muscles 
que nous-mêmes, pour penser et profiter de 
son éducation. 

* M. Gratiolet, tout en en tirant des conclusions 
différentes, a constaté scientifiquement cette analogie 
entre l'iiomme et le singe dans sa première confé- 
rence à la Sorbonno. « Les différences, dit-il, portent 
sur des points secondaires. » 



— co — 

Des animaux à l'homme, la transition 
n'est pas violente; les vrais philosophes en 
conviendront. Qu'était l'homme, avant l'in- 
vention des mots et la connaissance des 
langues? Un animal de son espèce qui, avec 
beaucoup moins d'instinct naturel que les 
autres, dont alors il ne se croyait pas roi, 
n'était distingué du singe et des autres ani- 
maux que comme le singe l'est lui-même; je 
veux dire par une physionomie qui annon- 
çait plus de discernement. Réduit à la seule 
connaissance intuitive des leibniziens, 
il ne voyait que des figures et des couleurs, 
sanspouvoir rien distinguer entre elles ; vieux 
comme jeune, enfant k tout âge, il bégayait 
ses sensations et ses besoins, comme un 
chien affamé ou ennuyé du repos demande 
à manger ou à se promener. 

Les mots, les langues, les lois, les sciences, 
les beaux arts sont venus; et par eux enfin, 
le diamant brut de notre esprit a été poli. 
On a dressé un homme comme un animal; 



— 61 — 

on est devenu auteur comme porte-faix. Un 
géomètre a appris à faire les démonstrations 
et les calculs les plus difficiles, comme un 
singe à ôter ou mettre son petit chapeau et 
à monter sur son chien docile. Tout s'est fait 
par des signes; chaque espèce a compris ce 
qu'elle a pu comprendre : et c'est de cette 
manière que les hommes ont acquis la con- 
naissance symbolique, ainsi nommëe 
encore par nos philosophes d'Allemagne. 

Rien de si simple, comme on voit, que 
la mécanique de notre éducation ! Tout se 
réduit à des sons ou à des mots, qui de la 
bouche de l'un, passent par l'oreille de l'autre 
dans le cerveau, qui reçoit en même temps 
par les yeux la figure des corps dont ces 
mots sont les signes arbitraires. 

Mais qui a parlé le premier? Qui a été le 
premier précepteur du genre humain? Qui 
a inventé les moyens de mettre à profit la 
docilité de notre organisation? Je n'en sais 
rien ; le nom de ces heureux et premiers 



— 62 — 

génies a été perdu dans la nuit des temps. 
Mais l'art est le fils de la nature; elle a dû 
longtemps le précéder. 

On doit croire que les hommes les mieux 
organisés, ceux pour qui la nature aura épuisé 
ses bienfaits , auront instruit les autres. Ils 
n'auront pu entendre un bruit nouveau, par 
exemple, éprouver de nouvelles sensations, 
être frappés de tous ces beaux objets divers 
qui forment le ravissant spectacle de la na- 
ture, sans se trouver dans le cas de ce sourd 
de Chartres * dont le grand Fontenelle nous a 
le premier donné l'histoire, lorsqu'il enten- 
dit pour la première fois, à quarante ans, le 
bruit étonnant des cloches. 

De là serait-il absurde de croire que ces 
premiers mortels essayèrent, à la manière 
de ce sourd ou à celle des animaux et des 
muets (autre espèce d'animaux), d'exprimer 
leurs nouveaux sentiments par des mouve- 

* Voir : Pièces justificatives, III. 



— 03 — 

ments dépendants de l'économie de leur 
imagination, et consécjuemment ensuite par 
des sons spontanés propres à chaque animal, 
expression naturelle de leur surprise, de 
leur joie, de leurs transports ou de leurs be- 
soins? Car sans doute ceux que la nature a 
doués d'un sentiment plus exquis ont eu 
aussi plus de facilité pour l'exprimer. 

Voilà comme je conçois que les hommes 
ont employé leur sentiment ou leur instinct 
pour avoir de l'esprit, et enfin leur esprit 
pour avoir des connaissances. Voilà par quels 
moyens, autant que je peux les saisir, on 
s'est rempli le cerveau des idées, pour la ré- 
ception desquelles la nature l'avait formé. 
On s'est aidé l'un par l'autre; et les plus pe- 
tits commencements s'agrandissant peu à 
peu, toutes les choses de l'univers ont été 
aussi facilement distinguées qu'un cercle. 

Comme une corde de violon ou une 
touche de clavecin frémit et rend un son, 
les cordes du cerveau frappées par les 



— en- 
rayons sonores, ont été excitées à rendre ou 
à redire les mots qui les touchaient. Mais 
comme telle est la construction de ce vis- 
cère, que dès qu'une fois les yeux bien for- 
més pour l'optique ont reçu la peinture des 
objets, le cerveau ne peut pas ne pas voir 
leurs images et leurs différences : de même, 
lorsque les signes de ces différences ont été 
marqués ou gravés dans le cerveau, l'âme 
en a nécessairement examiné les rapports, 
examen qui lai était impossible, sans la dé- 
couverte des signes ou l'invention des lan- 
gues. Dans ces temps oii l'univers était pres- 
que muet, l'âme était à l'égard de tous les 
objets comme un homme qui, sans avoir au- 
cune idée des proportious, regarderait un 
tableau ou une pièce de sculpture; il n'y 
pourrait rien distinguer; ou comme un 
petit enfant (car alors l'âme était dans son 
enfance) qui , tenant dans sa main un 
certain nombre de petits brins de paille ou 
de bois , les voit en général, d'une vue 



— (j5 — 

vague et superficielle , sans pouvoir les 
compter ni les distinguer. Mais qu'on mette 
une espèce de pavillon ou d'étendart à 
cette pièce de bois par exemple qu'on ap- 
pelle mât, qu'on en mette un autre à un 
autre pareil corps ; que le premier venu se 
nombre par le signe i et le second par le 
signe ou chiffre 2, alors cet enfant pourra 
les compter, et ainsi de suite il apprendra 
toute l'arithmétique. Dès qu'une figure lui 
paraîtra égale à une autre par son signe nu - 
mératif, il conclura sans peine que ce 
sont deux corps difTérents; que 1 et 1 font 2, 
que 2 et 2 font 4 *, etc. 

C'est cette similitude réelle ou apparente 
des figures, qui est la base fondamentale de 
toutes les vérités et de toutes nos connais- 
sances, parmi lesquelles il est évident que 
celles dont les signes sont moins simples et 

Wl y a encore aujourd'hui des peuples qui, faute 
d'un plus grand nombre de signes, ne peuvent comp- 
ter que jusqu'à 20. Note de la Mettrie. 

8 



— 6G — 

moins sensibles , sont plus difficiles à ap- 
prendre que les autres, en ce qu'elles deman- 
dent plus de génie pour embrasser et com- 
biner cette immense quantité de mots par 
lesquels les sciences dont je parle expriment 
les vérités de leur ressort : tandis que les 
sciences qui s'annoncent par des chiffres ou 
autres petits signes, s'apprennent facilement ; 
et c'est sans doute cette facilité qui a fait la 
fortune des calculs algébriques, plus encore 
que leur évidence. 

Tout ce savoir dont ]e vent enfle le ballon 
du cerveau de nos pédants orgueilleux, n'est 
donc qu'un vaste amas de mots et de figures, 
qui forment dans la tête toutes les traces par 
lesquelles nous distinguons et nous nous 
rappelons les objets. Toutes nos idées se ré- 
veillent, comme un jardinier qui connaît les 
plantes se souvient de toutes leurs phrases 
à leur aspect. Ces mots et les figures qui 
sont désignées par eux, sont tellement liés 
ensemble dans le cerveau, qu'il est assez rare 



— 67 — 

qu'on imagine une chose sans le nom ou 
le signe qui lui est attaché. 

Je me sers toujours du mot imaginer, 
parce que je crois que tout s'imagine, et que 
toutes les parties de l'âme peuvent être jus- 
tement réduites à la seule imagination * qui 
les forme toutes; et qu'ainsi le jugement, le 
raisonnement, la mémoire, ne sont que des 
parties de l'âme nullement absolues, mais 
de véritables modifications de cette espèce de 
toile médullaire, sur laquelle les objets 
peints dans l'œil sont renvoyés comme d'une 
lanterne magique. 

Mais si tel est ce merveilleux et incom- 
préhensible résultat de l'organisation du 
cerveau, si tout se conçoit par l'imagination, 
si tout s'explique par elle, pourquoi diviser 
le principe sensitif qui pense dans l'homme? 
N'est-ce pas une contradiction manifeste 



^ « L'imagination est la faculté dominante de 
l'homme. » (Cabanis, 2*= mémoire. 



— 68 — 

clans les partisans de la siinplicilé de l'es- 
prit? Car une chose qu'on divise ne peut 
plus être, sans absurdité, regardée comme 
indivisible. Voilà oii conduit l'abus des 
langues et l'usage de ces grands mots, spi- 
ritualité, immatérialité, etc., placés à 
tout hasard, sans être entendus, même par 
des gens d'esprit. 

Rien de plus facile que de prouver un sys- 
tème fondé comme celui-ci, sur le sentiment 
intime et l'expérience propre de chaque in- 
dividu. L'imagination ou cette partie fantas- 
tique du cerveau, dont la nature nous est 
aussi inconnue que sa manière d'agir, est- 
elle naturellement petite ou faible? elle aura 
à peine la forée de comparer l'analogie ou la 
ressemblance de ses idées; elle ne pourra 
voir que ce qui sera vis-à-vis d'elle ou ce 
qui l'affectera le plus vivement ; et encore de 
quelle manière! Mais toujours est-il vrai que 
l'imagination seule aperçoit, que c'est elle 
qui se représente tous les objets, avec les 



— 69 — 

mots et les figures qui les caractérisent; et 
qu'ainsi c'est elle encore une fois qui est 
l'âme, puisqu'elle en fait tous les rôles. Par 
elle, par son pinceau flatteur, le froid sque- 
lette de la raison prend des chairs vives et 
vermeilles; par elle, les sciences fleurissent, 
les arts s'embellissent, les bois parlent, les 
échos soupirent, les rochers pleurent, le 
marbre respire, tout prend vie parmi les 
corps inanimés. C'est elle encore qui ajoute 
à la tendresse d'un cœur amoureux le pi- 
quant attrait de la volupté ; elle la fait ger- 
mer dans le cabinet du philosophe et du pé- 
dant poudreux; elle forme enfin les savants 
comme les orateurs et les poètes. Sottement 
décriée par les uns, vainement distinguée 
par les autres, qui tous l'ont mal connue, 
elle ne marche pas seulement à la suite des 
grâces et des beaux arts, elle ne peint pas 
seulement la nature, elle peut aussi la me- 
surer. Elle raisonne, juge, pénètre, compare, 
approfondit. Pourrait-elle si bien sentir les 



— 70 — 

beautés des tableaux qui lui sont tracés sans 
en découvrir les rapports? Non; comme elle 
ne peut se replier sur les plaisirs des sens 
sans en goûter toute la perfection ou la vo- 
lupté, elle ne peut réfléchir sur ce qu'elle a 
mécaniquement conçu, sans être alors le 
jugement même. 

Plus on exerce l'imagination ou le plus 
maigre génie, plus il prend pour ainsi dire 
d'embonpoint; plus il s'agrandit, devient 
nerveux, robuste, vaste et capable de pen- 
ser. La meilleure organisation a besoin de 
cet exercice. 

L'organisation est le premier mérite de 
rhoQime; c'est en vain que tous les auteurs 
de morale ne mettent point au rang des qua- 
lités estimables celles qu'on lient de la na- 
ture, mais seulement les talents qui s'ac- 
quièrent à force de réflexions et d'industrie : 
car d'où nous vient, je vous prie, l'habileté, 
la science et la vertu, si ce n'est d'une dis- 
position qui nous rend propres à devenir ha- 



— 71 — 

biles, savants et vertueux? Et d'où nous 
vient encore cette disposition, si ce n'est de 
la nature? Nous n'avons de qualités esti- 
mables que par elle; nous lui devons tout ce 
que nous sommes. Pourquoi donc n'estime- 
rais-je pas autant ceux qui ont des qualités 
naturelles, que ceux qui brillent par des 
vertus acquises et comme d'emprunt? Quel 
que soit le mérite, de quelque endroit qu'il 
naisse, il est digne d'estime; il ne s'agit que 
de savoir la mesurer. L'esprit, la beauté, 
les richesses, la noblesse, quoique enfants 
du hasard , ont tous leur prix , comme 
l'adresse, le savoir, la vertu, etc. Ceux que 
la nature a comblés de ses dons les plus 
précieux, doivent plaindre ceux à qui ils ont 
été refusés; mais ils peuvent sentir leur su- 
périorité sans orgueil et en connaisseurs. Une 
belle femme serait aussi ridicule de se trou- 
ver laide, qu'un homme d'esprit de se croire 
un sot. Une modestie outrée (défaut rare 
la vérité) est une sorte d'iagratitude envers 



— 72 — 

la nature. Une honnête fierté, au contraire, 
est la marque d'une âme belle et grande, 
que décèlent des traits mâles, moulés comme 
par le sentiment. 

Si l'organisation est un mérite, et le pre- 
mier mérite, et la source de tous les autres, 
l'instruction est le second. Le cerveau le 
mieux construit, sans elle, le serait en pure 
perte ; comme, sans l'usage du monde , 
l'homme le mieux fait ne serait qu'un paysan 
grossier. Mais aussi quel serait le fruit de 
la plus excellente école, sans une matrice 
parfaitement ouverte à l'entrée ou à la con- 
ception des idées? Il est aussi impossible de 
donner une seule idée à un homme privé de 
tous les sens, que de faire un enfant à une 
femme à laquelle la nature aurait poussé la 
distraction jusqu'à oublier de faire une vulve, 
comme je l'ai vu dans une qui n'avait ni 
fente, ni vagin, ni matrice ^ et qui, pour 

* On trouvera des détails sur cette observation dan» 



— 73 — 

cette raison, fut démariée après dix ans de 
mariage. 

Mais si le cerveau est à la fois bien orga- 
nisé et bien instruit, c'est une terre féconde 
parfaitement ensemencée, qui produit le 
centuple de ce qu'elle a reçu : ou (pour quit- 
ter le style figuré souvent nécessaire pour 
mieux exprimer ce qu'on sent et donner des 
grâces à la vérité môme) l'imagination éle- 
vée par l'art à la belle et rare dignité de gé- 
nie, saisit exactement tous les rapports des 
idées qu'elle a conçues, embrasse avec faci- 
lité une foule étonnante d'objets, pour en ti- 
rer enfin une longue chaîne de coasé- 
quences, lesquelles ne sont encore que de 
nouveaux rapports enfantés par la compa- 
raison des premiers, auxquels l'âme trouve 
une parfaite ressemblance. Tel est, selon 
moi , la génération de l'esprit. Je dis 
trouve, comme j'ai donné ci-devant l'épi- 

un autre ouvrage de notre auteur : Système d'Epi- 
cure,XlV. 



- Ih - 

thète d'apparente à la similitude des ob- 
jets : non que je pense que nos sens soient 
toujours trompeurs, comme l'a prétendu le 
P. Malebranche, ou que nos yeux, natu- 
rellement un peu ivres, ne voient pas les 
objets tels qu'ils sont en eux-mêmes, quoi- 
que les microscopes nous le prouvent tous 
les jours, mais pour n'avoir aucune dispute 
avec les pyrrhoniens, parmi lesquels Bayle 
s'est distingué. 

Je dis de la vérité en général ce que M. de 
Fontenelle dit de certaines en particulier : 
qu'il faut la sacrifier aux agréments de la 
société. Il est de la douceur de mon carac- 
tère d'obvier à toute dispute, lorsqu'il ne 
s'agit pas d'aiguiser la conversation. Les car- 
tésiens viendraient ici vainement à la charge 
avec leurs idées innées; je ne me donne- 
rais certainement pas le quart de la peine 
qu'a prise M. Locke pour attaquer de telles 
chimères. Quelle utilité, en effet, de faire 
à un gros livre, pour prouver une doctrine 



- 75 — 

qui était érigée en axiome, il y a trois mille 
ans? 

Suivant les principes que nous avons po- 
sés et que nous croyons vrais, celui qui a le 
plus d'imagination doit être regardé comme 
ayant le plus d'esprit ou de génie, car tous 
ces mots sont synonymes ; et encore une fois, 
c'est par un abus honteux qu'on croit dire 
des choses différentes, lorsqu'on ne dit que 
différents mots ou différents sons, auxquels 
on n'a attaché aucune idée ou distinction 
réelle. 

La plus belle, la plus grande ou la plus 
forte imagination, est donc la plus propre 
aux sciences comme aux arts. Je ne décide 
point s'il faut plus d'esprit pour exceller dans 
l'art des Aristote ou des Descartes , que 
dans celui des Euripide ou des Sophocle ; 
et si la nature s'est mise en plus grands frais 
pour faire Newton que pour former Cor- 
neille (ce dont je doute fort) , il est certain 
que c'est la seule imagination, diversement 



— 76 — 

appliquée, qui a fait leur différent triomphe 
et leur gloire immortelle. 

Si quelqu'un passe pour avoir peu de ju- 
gement avec beaucoup d'imagination , cela 
veut dire que l'imagination trop abandonnée 
à elle-même, presque toujours comme occu- 
pée à se regarder dans le miroir de ses sen- 
sations, n'a pas assez contracté l'habitude 
de les examiner elle-même avec attention; 
plus profondément pénétrée des traces ou 
des images, que de leur vérité ou de leur 
ressemblance. 

Il est vrai que telle est la vivacité des res- 
sorts de l'imagination, que si l'attention, 
cette clé ou mère des sciences, ne s'en 
mêle, il ne lui est guère permis que de par- 
courir et d'effleurer les objets. 

Voyez cet oiseau sur la branche, il semble 
toujours prêta s'envoler; l'imagination est 
de même. Toujours emportée par le tourbil- 
lon du sang et des esprits; une onde fait 
une trace, effacée par celle qui suit; l'âme 



- 77 — 

court après, souvent en vain : il faut qu'elle 
s'attende à regretter ce qu'elle n'a pas assez 
vite saisi et fixé : et c'est ainsi que l'imagi- 
nation, véritable image du temps, se détruit 
et se renouvelle sans cesse. 

Tel est le chaos et la succession continuelle 
et rapide de nos idées; elles se chassent 
comme un Ilot pousse l'autre, de sorte que 
si l'imagination n'emploie, pour ainsi dire, 
une partie de ses muscles, pour être comme 
en équilibre sur les cordes du cerveau, pour 
se soutenir quelque temps sur un objet qui 
va fuir et s'empêcher de tomber sur un autre 
qu'il n'est pas encore temps de contempler , 
jamais elle ne sera digne du beau nom de 
jugement. Elle exprimera vivement ce 
qu'elle aura senti de même; elle formera 
les orateurs, les musiciens, les peintres, les 
poètes, et jamais un seul philosophe. Au 
contraire, si dès l'enfance on accoutume 
l'imagination à se brider elle-même, à ne 
point se laisser emporter à sa propre impé- 



— 78 — 

tuosité, qui ne fait que de brillants enthou- 
siastes, à arrêter, contenir ses idées, à les 
retourner dans tous les sens pour voir toutes 
les faces d'un objet, alors l'imagination, 
prompte à juger, embrassera par le raison- 
nement la plus grande sphère d'objets, et sa 
vivacité, toujours de si bon augure dans les 
enfants, et qu'il ne s'agit que de régler par 
l'étude et l'exercice, ne sera plus qu'une pé- 
nétration clairvoyante, sans laquelle on fait 
peu de progrès dans les sciences. 

Tels sont les simples fondements sur les- 
quels a été bâti l'édifice de la logique. La 
nature les avait jetés pour tout le genre hu- 
main; mais les uns en ont profité, les 
autres en ont abusé. 

Malgré toutes ces prérogatives de l'homme 
sur les animaux, c'est lui faire honneur que 
de le ranger dans la même classe. Il est vrai 
que jusqu'à un certain âge, il est plus ani- 
mal qu'eux, parce qu'il apporte moins d'ins- 
tinct en naissant. 



— 79 — 

Quel est l'animal qui mourrait de faim 
au milieu d'une rivière de lait? L'homme 
seul. Semblable à ce vieux enfant dont un 
moderne parle d'après Arnobe *, il ne connaît 
ni les aliments qui lui sont propres, ni l'eau 
qui peut le noyer, ni le feu qui peut le ré- 
duire en poudre. Faites briller pour la pre- 
mière fois la lumière d'une bougie aux yeux 
d'un enfant, il y portera machinalement le 
doigt, comme pour savoir quel est le nou- 
veau phénomène qu'il aperçoit; c'est à ses 
dépens qu'il en connaîtra le danger, mais il 
n'y sera pas repris. 

Mettez-le encore avec un animal sur le 
bord d'un précipice : lui seul y tombera; il se 
noie où l'autre se sauve à la nage. A qua- 
torze ou quinze ans, il entrevoit à peine les 
grands plaisirs qui l'attendent dans la repro- 
duction de son espèce; déjà adolescent, il ne 
sait pas trop comment s'y prendre dans un 

1 Voir : Pièces j ustificativ es, IV. 



— 80 — 

jeu que la nature apprend si vite aux ani- 
maux : il se cache, comme s'il était honteux 
d'avoir du plaisir et d'être fait pour être 
heureux, tandis que les animaux se font 
gloire d'être cyniques. Sans éducation, ils 
sont sans préjugés. Mais voyons encore ce 
chien et cet enfant qui ont tous deux perdu 
leur maître dans un grand chemin : l'enfant 
pleure, il ne sait à quel saint se vouer ; le 
chien , mieux servi par son odorat que 
l'autre par sa raison, l'aura bientôt retrouvé. 
La nature nous avait donc faits pour être 
au-dessous des animaux, ou du moins pour 
faire par là même mieux éclater les prodiges 
de l'éducation, qui seule nous tire du ni- 
veau et nous élève enfin au-dessus d'eux. 
Mais accordera-t-on la même distinctiofi aux 
sourds, aux aveugles -nés, aux imbéciles, 
aux fous, aux hommes sauvages ou qui ont 
été élevés dans les bois avec les bêtes; à 
ceux dont l'affection hypocondriaque a per- 
du l'imagination, enfin à toutes ces bêtes, à 



— 81 — 

figure humaine, qui ne montrent que l'ins- 
tinct le plus grossier? Non, tous ces hommes, 
de corps et non d'esprit, ne méritent pas 
une classe particulière. 

Nous n'avons pas dessein de nous dissi- 
muler les objections qu'on peut faire en fa- 
veur de la distinction primitive de l'homme 
et des animaux, contre notre sentiment. Il 
y a , dit-on , dans l'homme , une loi natu- 
relle, une connaissance du bien et du mal, 
qui n'a pas été gravée dans le cœur des ani- 
maux *. 

Mais cette objection , ou plutôt cette as- 
sertion, est-elle fondée sur l'expérience, sans 
laquelle un philosophe peut tout rejeter? En 
avons-nous quelqu'une qui nous convainque 
que l'homme seul a été éclairé d'un rayon 
refusé à tous les autres animaux? S'il n'y en 
a point, nous ne pouvons pas plus connaître 



' Luzac s'appuie en effet sur cet argument dans sa 
contre-partie del'Homme machine. 

9 



— 82 — 

par elle ce qui se passe en eux, et même 
dans les hommes, que ne pas sentir ce qui 
affecte l'intérieur de notre être. Nous savons 
que nous pensons et que nous avons des re- 
mords; un sentiment intime ne nous force 
que trop d'en convenir; mais pour juger des 
remords d'autrui, ce sentiment qui est dans 
nous est insuffisant : c'est pourquoi il en faut 
croire les autres hommes sur leur parole ou 
sur les signes sensibles et extérieurs que 
nous avons remarqués en nous-mêmes , 
lorsque nous éprouvions la même conscience 
et les mêmes tourments. 

Mais pour décider si les animaux qui ne 
parlent point ont reçu la loi naturelle, il faut 
s'en rapporter conséquemment à ces signes 
dont je viens de parler, supposé qu'ils exis- 
tent. Les faits semblent le prouver. Le chien 
qui a mordu son maître qui l'agaçait a paru 
s'en repentir le moment suivant; od l'a vu 
triste, fâché, n'osant se montrer, et s'avouer 
coupable par un air rampant et humilié. 



— 83 — 

L'histoire nous offre un exemple célèbre 
d'un lion * qui ne voulut pas déchirer un 
homme abandonné à sa fureur, parce qu'il 
le reconnut pour son bienfaiteur. Qu'il se- 
rait à souhaiter que l'homme même mon- 
trât toujours la même reconnaissance pour 
les bienfaits et le même respect pour l'hu- 
manité! On n'aurait plus à craindre les in- 
grats, ni ces guerres qui sont le fléau du 
genre humain et les vrais bourreaux de la 
loi naturelle. 

Mais un être à qui la nature a donné un 
instinct si précoce, si éclairé, qui juge, com- 
bine, raisonne et délibère autant que s'étend 
et lui permet la sphère de son activité ; un 
être qui s'attache par les bienfaits, qui se 
détache par les mauvais traitements et va es- 
sayer un meilleur maître; un être d'une 
structure semblable à la nôtre, qui fait les 



* La Morale eu action, après Aulu-Gelle, a 
popularisé cette légende du lion d'Audroclès. 



— 84 — 

mêmes opérations, qui a les mêmes pas- 
sions, les mêmes douleurs, les mêmes plai- 
sirs, plus ou moins vifs, suivant Tempire de 
l'imagination et la délicatesse des nerfs ; un 
tel être enfin ne montre-t-il pas clairement 
qu'il sent ses torts et les nôtres, qu'il con- 
naît le bien et le mal, et en un mot a con- 
science de ce qu'il fait * ? Son âme qui marque 
comme la nôtre les mêmes joies, les mêmes 
mortifications, les mêmes déconcert ements, 
serait-elle sans aucune répugnance à la vue 
de son semblable déchiré, ou après l'avoir 
lui-même impitoyablement mis en pièces? 
Gela posé, le don précieux dont il s'agit n'au- 
rait point été refusé aux animaux; car puis- 
qu'ils nous offrent des signes évidents de 

1 « Les animaux ont la conscience de leur 
existence actuelle et ils n'ont pas la pensée : 
mais qu'est-ce que la conscience de l'existence 
sans le discernement, la connaissance et par consé- 
quent la pensée de l'existence? Peut-il y avoir 
conscience sans connaissance, et connaissance 
sans pensée? » M. Flourens. 



— 8D — 

leur repentir comme de leur intelligence, 
qu'y a-t-il d'absurde à penser que ces êtres, 
des machines presque aussi parfaites que 
nous, soient, comme nous, faites pour penser 
et pour sentir la nature? 

Qu'on ne m'objecte point que les animaux 
sont pour la plupart des êtres féroces qui ne 
sont pas capables de sentir les maux qu'ils 
font; car tous les hommes distinguent-ils 
mieux les vices et les vertus? Il est dans 
notre espèce de la férocité comme dans k 
leur. Les hommes qui sont dans la barbare 
habitude d'enfreindre la loi naturelle, n'en 
sont pas si tourmentés que ceux qui la trans- 
gressent pour la première fois et que la force 
de l'exemple n'a point endurcis. Il en est de 
même des animaux comme des hommes; 
les uns et les autres peuvent être plus ou 
moins féroces par tempérament, et ils le de- 
viennent encore plus avec ceux qui le sont. 
Mais un animal doux, pacifique, qui vit avec 
d'autres animaux semblables, et d'aliments 



— 86 — 

doux, sera ennemi du sang et du carnage; 
il rougira intérieurement de l'avoir versé; 
avec cette différence peut-être que, comme 
chez eux, tout est immolé aux besoins, aux 
plaisirs et aux commodités de la vie dont ils 
jouissent plus que nous, leurs remords ne 
semblent pas devoir être si vifs que les 
nôtres, parce que nous ne sommes pas dans 
la même nécessité qu'eux. La coutume 
émousse et peut-être étouffe les remords, 
comme les plaisirs. 

Mais je yeux pour un moment supposer 
que je me trompe, et qu'il n'est pas juste 
que presque tout l'univers ait tort à ce sujet, 
tandis que j'aurais seul raison ; j'accorde 
que les animaux, même les plus excellents, 
ne connaissent pas la distinction du bien et 
du mal moral, qu'ils n'ont aucune mémoire 
des attentions qu'on a eues pour eux, du 
bien qu'on leur a fait, aucun sentiment de 
leurs propres vertus; que ce lion, par 
exemple, dont j'ai parlé après tant d'autres, 



— 87 — 

îie se souvienne pas de n'avoir pas voulu ra- 
vir la vie à cet homme qui fut livré à sa fu- 
rie dans un spectacle plus inhumain que 
tous les lions, les tigres et les ours ; tandis 
que nos compatriotes se hattent, Suisses 
contre Suisses, frères contre frères, se re- 
connaissent, s'enchaînent ou se tuent sans 
remords, parce qu'un prince paye leurs 
meurtres : je suppose enfin que la loi natu- 
relle n'ait pas été donnée aux animaux, 
quelles en seront les conséquences ? 
L'homme n'est pas pétri d'un limon plus 
précieux *; la nature n'a employé qu'une 
seule et même pâte dont elle a seulement 
varié les levains. Si donc l'animal ne se re- 



» « C'est par la vanité de cette même imagination 
que l'homme s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les condi- 
tions divines, qu'il se trie soi-même et sépare de la 
presse des autres créatures, taille les parts aux ani- 
maux ses confrères et compagnons, et leur distribue 
telle portion de facultés et de forces que bon lui 
semble. » Montaigne, Apologie de Raymond 
Sebond. 



— 88 — 

pent pas d'avoir violé le sentiment intérieur 
dont je parle, ou plutôt s'il en est absolu- 
ment privé , il faut nécessairement que 
l'homme soit dans le même cas : moyennant 
quoi adieu la loi naturelle et tous ces beaux 
traités qu'on a publiés sur elle! Tout le 
règne animal en serait généralement dé- 
pourvu. Mais, réciproquement, si l'homme 
ne peut se dispenser de convenir qu'il dis- 
tingue toujours lorsque la santé le laisse 
jouir de lui-même, ceux qui ont de la pro- 
bité, de l'humanité, delà vertu, de ceux qui 
ne sont ni humains,, ni vertueux, ni hon- 
nêtes gens ; qu'il est facile de distinguer ce 
qui est vice ou vertu, par l'unique plaisir ou 
la propre répugnance qui en sont comme 
les effets naturels ; il s'ensuit que les ani- 
maux formés de la même matière, à laquelle 
il n'a peut-être manqué qu'un degré de fer- 
mentation pour égaler les hommes en tout, 
doivent participer aux mêmes prérogatives 
de l'animalité, et qu'ainsi il n'est point d'âme 



— 89 — 

OU de substance sensitive, sans remords. La 
réflexion suivante va fortifier celle-ci. 

On ne peut détruire la loi naturelle. L'em- 
preinte en est si forte dans tous les animaux, 
que je ne doute nullement que les plus sau- 
vages et les plus féroces n'aient quelques 
moments de repentir. Je crois que la fille 
sauvage de Châlons en Champagne aura 
porté la peine de son crime, s'il est vrai 
qu'elle ait mangé sa sœur ^ Je pense la même 
chose de tous ceux qui commettent des 
crimes, même involontaires, ou de tempé- 
rament : de Gaston d'Orléans qui ne pouvait 
s'empêcher de voler; de certaine femme qui 
fut sujette au même vice dans la grossesse 



* « On parlait beaucoup à Paris, en 17/i5, d'une 
fille sauvage qui avait mangé sa sœur, et qui était 
alors au couvent, à Châlons-en-Champague. Mgr le 
maréchal de Saxe m'a fait l'honneur de me raconter 
bien des particularités de l'histoire de cette fille. 
Mais elles sont plus curieuses que nécessaires pour 
comprendre ce qu'il y a de plus surprenant dans tous 
ces faits. » — Histoire de l'ân^e. 



~ 90 — 

et dont ses enfants héritèrent ; de celle qui 
dans le même état mangea son mari ; de 
cette autre qui égorgeait les enfants, salait 
leur corps, et en mangeait tous les jours 
comme du petit salé ; de cette fille de voleur 
anthropophage, qui la devint à douze ans, 
quoique, ayant perdu père et mère à l'âge de 
un an, elle eût été élevée par d'honnêtes 
gens, pour ne rien dire de tant d'autres 
exemples dont nos observateurs sont rem- 
plis, et qui prouvent tous qu'il est mille 
vices et vertus héréditaires, qui passent des 
parents aux enfants, comme ceux de la 
nourrice à ceux qu'elle allaite. Je dis donc et 
j'accorde que ces malheureux ne sentent pas 
pour la plupart sur le champ l'énormité de 
leur action. La boulimie, par exemple, ou 
la faim canine peut éteindre tout sentiment; 
c'est une manie d'estomac qu'on est forcé 
de satisfaire. Mais revenues à elle-mêmes, 
et comme désenivrées, quels -remords pour 
ces femmes qui se rappellent le meurtre 



— 91 — 

qu'elles ont commis dans ce qu'elles avaient 
de plus cher ! quelle punition d'un mal in- 
volontaire auquel elles n'ont pu résister, 
dont elles n'ont eu aucune conscience! ce- 
pendant ce n'est point assez apparemment 
pour les juges. Parmi les femmes dont je 
parle, l'une fut rouée et brûlée, l'autre en- 
terrée vive. Je sens tout ce que demande 
l'intérêt de la société. Mais il serait sans 
doute à souhaiter qu'il n'y eût pour juges 
que d'excellents médecins <. Eux seuls pour- 
raient distinguer le criminel innocent du 
coupable. Si la raison est esclave d'un sens 

' Les faits amassés ci-dessus n'ont pas cessé 
d'avoir leurs analogues : on ferait tout un volume 
de ces crimes, petits ou grands, suite évidente dog 
aberrations de l'intelligence et inexplicables autre- 
ment que par la folie. C'est le mérite de notre siècle 
d'avoir fait, suivant le vœu de La Mettrie, la part de 
plus en plus large à l'intervention du médecin dans 
toutes les causes où l'intégrité de la raison est dou- 
teuse. ~ Voir, entre autres livres excellents parus 
dans ces derniers temps, à ce propos : la Folie de- 
vant les tribunaux, par le docteur Legrand du 
Saulle; et la Folie lucide, de M. Trélat 



— 92 — 

dépravé ou en fureur, comment peut-elle le 
gouverner? 

Mais si le crime porte avec soi sa propre 
punition plus ou moins cruelle; si la plus 
longue et la plus barbare habitude ne peut 
tout à fait arracher le repentir des cœurs les 
plus inhumains; s'ils sont déchirés par la 
mémoire même de leurs actions, pourquoi 
effrayer l'imagination des esprits faibles par 
un enfer, par des spectres et des précipices 
de feu moins réels encore que ceux de 
Pascal 1 ? Qu'est-il besoin de recourir à des 

1 « Dans un cercle, ou à table, il lui fallait toujours 
un rempart de chaises ou quelqu'un dans son voisi- 
nage, du côté gauche, pour l'empêcher de voir des 
abîmes épouvantables dans lesquels il craignait quel- 
quefois de tomber, quelque connaissance qu'il eût de 
ces illusions. Quel effrayant effet de l'imagination, ou 
d'une singulière circulation dans un lobe du cerveau ! 
Grand homme d'un côté, il était à moitié fou de 
l'autre. La folie et la sagesse avaient chacune leur dé- 
partement, ou leur lobe, séparé par la faux. De 
quel côté tenait-il si fort à MM. de Port-Royal? J'ai lu 
ce fait dans un extrait du Traité du vertige de 
M. de la Mettrie *. » — Note de La Mettrie. 
* Nous n'avons trouvé qu'un mot à ce propos dans le 



— 93 — 

fables, comme un pape de bonne foi l'a dit 
lui-même, pour tourmenter les malheureux 
mêmes qu'on fait périr, parce qu'on ne les 
trouve pas assez punis par leur propre 
conscience, qui est leur premier bourreau ? Ce 
n'est pas que je veuille dire que tous les 
criminels soient injustement punis; je pré- 
tends seulement que ceux dont la volonté 
est dépravée et la conscience éteinte, le sont 
assez par leurs remords, quand ils reviennent 
à eux-mêmes; remords, j'ose encore le dire, 
dont la nature aurait dû en ce cas, ce me 
semble, délivrer des malheureux entraînés 
par une fatale nécessité. 

Les criminels, les méchants, les ingrats, 
ceux enfin qui ne sentent pas la nature, ty- 
rans malheureux et indignes du jour, ont 
beau se faire un cruel plaisir de leur bar- 
barie, il est des moments calmes et de ré- 

Traité du vertige et dans l'Histoire de l'âme. La 
question n'a été étudiée sérieusement que de notre temps. — 
Lire le travail de M. Lélut sur l'Araule tt e de Pascal. 



- 94 - 

flexion où la conscience vengeresse s'élève, 
dépose contre eux, et les condamne à être 
presque sans cesse déchirés de ses propres 
mains. Qui tourmente les hommes est tour- 
menté par lui-même; et les maux qu'il sen- 
tira seront la juste mesure de ceux qu'il 
aura faits. 

D'un autre côté, il y a tant de plaisir à 
faire du bien, à sentir, à reconnaître celui 
qu'on reçoit, tant de contentement à prati- 
quer la vertu, à être doux, humain, tendre, 
charitable , compatissant et généreux (ce 
seul mot renferme toutes les vertus), que je 
tiens pour assez puni, quiconque a le mal- 
heur de n'être pas né vertueux. 

Nous n'avons pas originairement été faits 
pour être savants; c'est peut-être par une 
espèce d'abus de nos facultés organiques que 
nous le sommes devenus, et cela à la charge 
de l'État, qui nourrit une multitude de fai- 
néants que la vanité a décorés du nom de 
philosophes. La nature nous a tous créés 



— 95 — 

uniquement pour être heureux * ; oui, tous, 
depuis le ver qui rampe jusqu'à l'aigle qui 
se perd dans la nue. C'est pourquoi elle a 
donné à tous les animaux quelque portion 
de la loi naturelle, portion plus ou moins 
exquise selon que le comportent les organes 
bien conditionnés de chaque animal. 

A présent, comment définirons-nous la loi 
naturelle ? C'est un sentiment qui nous ap- 
prend ce que nous ne devons pas faire, parce 
que nous ne voudrions pas qu'on nous le fît. 
Oserais-je ajouter à cette idée commune 
qu'il me semble que ce sentiment n'est 
qu'une espèce de crainte ou de frayeur, aussi 



* La croyance en un but déterminé de la nature, 
dans la création des êtres, était générale au dix-hui- 
tiémo siècle. Elle s'est prolongée jusqu'à nos jours, 
surtout par l'influence des réformateurs socialistes de 
toutes les écoles. La nature mieux étudiée doit être 
considérée comme passive dans la création. Lui assi- 
gner un but avec le moyen do l'atteindre, c'est l'ani- 
mer et rentrer par une voie détournée dans les anciens 
erre ments qui font de l'homme une émanation d'un 
autre être dont il dépend. 



— 96 — 

salutaire à l'espèce qu'à l'individu ; car peut- 
être ne respectons-nous la bourse et la vie 
des autres, que pour nous conserver nos 
biens, notre honneur et nous-mêmes ; sem- 
blables à ces Ixions du christianisme 
qui n'aiment Dieu et n'embrassent tant de 
chimériques vertus que parce qu'ils craignent 
l'enfer. 

Vous voyez que la loi naturelle n'est 
qu'un sentiment intime qui appartient en- 
core à l'imagination, comme tous les autres, 
parmi lesquels on compte la pensée. Par 
conséquent, elle ne suppose évidemment ni 
éducation, ni révélation, ni législateur, à 
moins qu'on ne veuille la confondre avec les 
lois civiles, à la manière ridicule des théo- 
logiens. 

Les armes du fanatisme peuvent détruire 
ceux qui soutiennent ces vérités ; mais elles 
ne détruiront jamais ces vérités mêmes. 

Ce n'est pas que je révoque en doute 
l'existence d'un être suprême; il me semble. 



i 



— 97 — 

au contraire, que le plus grand degré de 
probabilité est pour elle : mais comme cette 
existence ne prouve pas plus la nécessité 
d'un culte que toute autre, c'est une vérité 
théorique qui n'est guère d'usage dans la 
pratique; de sorte que, comme on peut dire 
d'après tant d'expériences que la religion 
ne suppose pas l'exacte probité, les mêmes 
raisons autorisent à penser que l'athéisme 
ne l'exclut pas *. 

Qui sait d'ailleurs si la raison de l'exis- 
tence de l'homme ne serait pas son exis- 
tence même? Peut-être a-t-il été jeté au 
hasard sur un point de la surface de la terre 
sans qu'on puisse savoir ni comment, ni 



* Il est bon à ce propos de reprendre Bayle, Pen- 
sées sur la comète, et de relire entre autres cha- 
pitres cpux où ce pyrrhonien de tant de sens démontrip. 
que « l'athéisme ne conduit pas nécessairement à la 
corruption des mœurs, » et que « l'homme n'agit pas 
d'après ses principes. » On pourra y joindre d'Hol- 
bach, Système de la nature, chapitre: « l'athé- 
isme est-il compatible avec la morale? » 

10 



— 98 — 

pourquoi; mais seulement qu'il doit vivre et 
mourir, semblable à ces champignons qui 
paraissent d'un jour à l'autre, ou à ces 
fleurs qui bordent les fossés et couvrent les 
murailles. 

Ne nous perdons point dans l'infini, nous 
ne sommes pas faits pour en avoir la moindre 
idée; il nous est absolument impossible de 
remonter à l'origine des choses. 11 est égal 
d'ailleurs pour notre repos que la matière 
soit éternelle ou qu'elle ait été créée, qu'il y 
ail un Dieu ou qu'il n'y en ait pas. Quelle 
folie de tant se tourmenter pour ce qu'il est 
impossible de connaître et ce qui ne nous 
rendrait pas plus heureux quand nous en 
viendrions à bout. 

Mais, dit- on, lisez tous les ouvrages des 
Fénelon, des Nieuwentyt, des Abadie, des 
Derham, des Raïs, etc., eh bien! que m'ap- 
prendront-ils? ou plutôt que m'ont-ils ap- 
pris? ce ne sont que d'ennuyeuses répétitions 
d'écrivains zélés, dont l'un n'ajoute à l'autre 



— 90 — 

qu'un verbiage plus propre à fortifier qu'à 
saper les fondements de l'athéisme. Le vo- 
lume des preuves qu'on tire du spectacle de 
la nature ne leur donne pas plus de force. 
La structure seule d'un doigt, d'une oreille, 
d'un œil, une observation de Malpi- 
ghi, prouve tout, et sans doute beaucoup 
mieux que Descartes et Malebranche, 
ou tout le reste ne prouve rien. Les déistes 
et les chrétiens même devraient donc se 
contenter de faire observer que dans tout le 
règne animal, les mêmes vues sont exécu- 
tées par une infinité de divers moyens, tous 
cependant exactement géométriques. Car de 
quelles plus fortes armes pourrait-on ter- 
rasser les athées? Il est vrai que si ma raison 
ne me trompe pas, l'homme et tout l'univers 
semblent avoir été destinés à cette unité de 
vues. Le soleil, l'air, l'eau, l'organisation, 
la forme des corps, tout est arrangé dans 
l'œil comme dans un miroir qui présente fi- 
dèlement à l'imagination les objets qui y 



— 100 — 

sont peints, suivant les lois qu'exige cette 
infinie vnri6t(^- de corps qui servent à la vi- 
sion. Dans l'oreille, nous trouvons partout 
une diversité frappante, sans que celle di- 
verse fabrique de l'homme, des animaux, 
des oiseaux, des poissons, produise différents 
usages. Toutes les oreilles sont si mathé- 
matiquement ffiites, qu'elles tendent égale- 
ment au seul et même but, qui est d'entendre. 
Le hasard, demande le déiste, serait-il donc 
assez grand géomètre pour varier ainsi à 
son gré les ouvrages dont on le suppose au- 
teur, sans que tant de diversité pût l'empê- 
cher d'atteindre la même fin. Il objecte en- 
core ces parties évidemment contenues dans 
l'animal pour de futurs usages : le papillon 
dans la chenille, l'homme dans le ver sper- 
matique, un polype entier dans chacune de 
ses parties, la valvule du trou ovale, le pou- 
mon dans le foetus, les dents dans leurs al- 
véoles, les os dans leurs fluides, qui s'en 
détachent et se durcissent d'une manière 



— lOi — 

incompréhensible. Et comme les partisans 
de ce système, loin de rien négliger pour le 
faire valoir, ne se lassent jamais d'accumu- 
ler preuves sur preuves, ils veulent profiter 
de tout et de la faiblesse même de l'esprit en 
certains cas. Voyez, disent-ils, les Spinosa, 
les Vanini, les Desbarreaux, les Boindin, 
apôtres qui font plus d'honneur que de torl 
au déisme ! la durée de la santé de ces der- 
niers a été la mesure de leur incrédulité : et 
il est rare, en effet, ajoutent-ils, qu'on n'ab- 
jure pas l'athéisme dès que les passions se 
sont affaiblies avec le corps qui en est l'ins- 
trument *. 

* On n'a pas manqué d'user du môme procédé avec 
La Mettrie. L'abbé Sabatier (de Castres) prétend qu'à 
ses derniers moments il a « rétracié publiqnemnnt ses 
erreurs. « Un témoin oculaire, Desornifs (Lettre au 
rédactt-ur de l'Année littérai re, 1753j, rétablit la 
vérité qui était en même temps la vraisemblance. « La 
Mettrie, dit-il, est sorti du monde à p«u pi es comme 
un acieur quitte lethéàt'e, sans autre regret que celui 
de perdre le plaisir d'y briller. » 

Voltaire qui revient plusieurs fois sur cette fin, écrit: 
'( Il y a actuellernent une grande disjiute ]nnv: savoir s'i 



— 102 — 

Voilà certainement tout ce qu'on peut 
dire de plus favorable à l'existence d'un 
Dieu, quoique le dernier argument soit fri- 
vole, en ce que ces conversions sont courtes, 
Fesprit reprenant presque toujours ses an- 
ciennes opinions et se conduisant en consé- 
quence dès qu'il a recouvré ou plutôt 
retrouvé ses forces dans celles du corps. En 
voilà du moins beaucoup plus que n'en dit 
le médecin Diderot dans ses Pensées 
philosophiques, sublime ouvrage qui 
ne convaincra pas un athées Que répondre, 

est mort en chrétien ou en médecin. Le fait est qu'il pria le 
comte Tyvcor.nel de le faire enterrer dans son jardin. Les 
■bienséances n'ont psispermi; qu'on tût égaidà son testament. 
Son corps enû(^. et gros comme un tonneau a été por'é, bon 
gré mal gré, dans l'église catholique où il est tout étonné 
d'être. — Lettre du 14 novembre 1751. 

« Enfin il a été bien éclairci que ce gourmand était mort en 
philosophe : « J'en suis bien aise, nous a dit le roi, pour le 
repos de son âme. » Noua nous sommes misa rire et lui aussi. 
— Lettre du 24 décembre 1751. » 

* La Mettrie cite souvent Diderot et toujours avec 
sympathie. Diderot a-t-il cru au persiflage ? Il est 
cruel pour La Mettrie dans son Essai sur les rè- 
gnes de Claude et de Néron. 



— 103 — 

en effet, à un homme qui dit : u Nous ne 
« connaissons point la nature : des causes 
(( cachées dans son sein pourraient avoir 
<( tout produit. Voyez à votre tour le polype 
« de Trembley ! ne contient-il pas en soi les 
« causes qui donnent lieu à sa régénération? 
« quelle absurdité y aurait-il donc à penser 
<( qu'il est des causes physiques pour les- 
« quelles tout a été fait, et auxquelles toute 
« la chaîne de ce vaste univers est si néces- 
« sairement liée et assujettie, que rien de ce 
a qui arrive ne pouvait pas ne pas arri^^er; 
« des causes dont l'ignorance absolument 
« invincible nous a fait recourir à un Dieu 
« qui n'est pas même un être de raison, 
« suivant certains? Ainsi détruire le hasard, 
(( ce n'est pas prouver l'existence d'un être 
<( suprême, puisqu'il peut y avoir autre 
« chose qui ne serait ni hasard, ni Dieu, je 
« veux dire la nature, dont l'étude, par con- 
(( séquent, ne peut faire que des incrédules, 
« comme le prouve la façon de penser de 



— 10/t — 

« tous ses plus heureux scrutateurs *. » 
Le poids de l'univers n'ébranle donc 
pas un véritable athée, loin de l'écraser; 
et tous ces indices mille et mille fois re- 
battus d'un créateur, indices qu'on met fort 
au-dessus de la façon de penser dans nos 
semblables, ne sont évidents, quelque loin 
qu'on pousse cet argument, que pour les 
anlipyrrhoniens ou pour ceux qui ont assez 
de confiance dans leur raison, pour croire 
pouvoir juger sur certaines apparences, aux- 
quelles, comme vous voyez, les athées peu- 
vent en opposer d'autres peut-être aussi fortes 
et absolument contraires. Car si nous écou- 
tons encore les naturalistes, ils nous diront 

* C'est là l'idée même du Système de la na-^ 
ture. C'est aussi celle que beaucoup de livres de 
notre siècle reprennent en y adjoignant des raisons 
scientifiques que ne pouvait donner d'Holbach, et en 
en éliminant les raisons philosophiques qui ont fait 
aujourd'l.ui leur temps, parce qu'elles ont fait leur 
chemin et préparé les voies. — Lire :Forceet ma- 
tière, du docteur Bu hner, entre beaucoup d'autres, 
moins nets et plus oublieux de leurs ancêtres. 



— 105 — 

qiieles mêmes causes qui, dans les mains d'un 
chimiste et par le hasard de divers mélanges, 
ont fait le premier miroir, dans celles de la 
nature ont fait l'eau pure, qui en sert à la 
simple bergère; que le mouvement qui con- 
serve le monde a pu le créer; que chaque 
corps a pris la place que sa nature lui a assi- 
gnée; que l'air a dû entourer la terre, par la 
même raison que le fer et les autres métaux 
sont l'ouvrage de ses entrailles; que le soleil 
est une production aussi naturelle que celle 
de l'électricité ; qu'il n'a pas plus été fait pour 
échauffer la terre el tous ses habitants qu'il 
brûle quelquefois, que la pluie pour faire 
pousser les grains qu'elle gâte souvent; 
que le miroir et l'eau n'ont pas plus été faits 
pour qu'on pût s'y regarder, que tous les 
corps polis qui ont la même propriété ; que 
l'œil est à la vérité une espèce de trumeau 
dans lequel l'âme peut contempler l'image 
des objets, tels qu'ils lui sont représentés par 
ces corps ; mais qu'il n'est pas démontré que 



— 106 — 

cet organe ait été réellement fait exprès pour 
cette contemplation ^ ni exprès placé dans 
l'orbite: qu'enfin il se pourrait bien faire que 
Lucrèce, le médecin Lamy et tous les épi- 
curiens anciens et modernes, eussent raison, 
lorsqu'ils avancent que l'œil ne voit que 
parce qu'il se trouve organisé et placé comme 
il l'est 2; que, posées une fois, les mêmes 
règles de mouvement que suit la nature dans 
la génération et le développement des corps, 
il n'était pas possible que ce merveilleux or- 
gane fût organisé et placé autrement. 

Tel est le pour et le contre, et l'abrégé des 
grandes raisons qui partageront éternelle- 

* Lumina ne facias oculoriim clara creata, 
Prospicere ut possinius. 

De rerum natura, 1. iv, v. 823. 

* Cetera de g(^nere hoc inter quaecunqae pretantur, 
Omiiia perversa praepostera sunt ratione; 

Nil ideo quoiiiam iiatum est in corpore, ut uti 
Possemus; sedquodnatuniest, id procréât usum: 
Nec fuit ante videre oculorurn lumina nata; 
Nec dictis orare prius quam lingua creata est; 
De rerum natura, 1. iv, v. 830. 



— 107 — 

ment les philosophes. Je ne prends aucun 
parti. 

Non nostrum ioter vos tantas componere lites, 

c'est ce que je disais à un Français de 
mes amis, aussi franc pyrrhonien que moi, 
homme de beaucoup de mérite et digne d'un 
meilleur sort. Il me fit à ce sujet une réponse 
fort singulière. « 11 est vrai, me dit-il, que le 
pour et le contre ne doit point inquiéter 
l'âme d'un philosophe qui voit que rien 
n'est démontré avec assez de clarté pour for- 
cer son consentement, et même que les 
idées indicatives qui s'offrent d'un côté sont 
aussitôt détruites par celles qui se montrent 
de l'autre. Cependant, reprit-il, l'univers ne 
sera jamais heureux, à moins qu'il ne soit 
athée. » Voici quelles étaient les raisons de 
cet abominable homme. « Si l'athéisme, 
disait-il, était généralement répandu, toutes 
les branches de la religion seraient alors dé- 
truites et coupées par la racine. Plus de 



— 108 — 

guerres théologiques, plus de soldats de re- 
ligion, soldats terribles! la nature infectée 
d'un poison sacré reprendrait ses droits et 
sa pureté ^ Sourds à toute autre voix, les 
mortels tranquilles ne suivraient que les 
conseils spontanés de leur propre individu , 
les seuls qu'on ne méprise point impuné- 
ment et qui peuvent seuls nous conduire au 
bonheur par les agréables sentiers de la 
vertu. )) 

Telle est la loi naturelle; quiconque en 
est rigide observateur, est honnête homme 
et mérite la confiance de tout le genre hu- 
main. Quiconque ne la suit pas scrupuleu- 

' Bayle met eu action cette pensée : 

* « Les historiens nous racontent qu'un ambassadeur de 
saint Louis vers le Soudan de Damas ayant demandé à une 
femme qu'il trouva dans les rues ce qu'elle prétendait faire 
avec le feu qu'elle portait d'une main et avec l'eau qu'elle 
portait de l'autre, apprit de celte iemme qu'elle destinait le 
feu à brûler le paradis et l'eau k éteindre les flammes de 
Tenfer, afin que les hommes ne servissent plus la divinité 
pour des vues mercenaires, mais uniquement à cause de 
'excellence ue sa nature. » Pensées sur la comète, 
chap. : Si Ton peut avoir une idée d'honnêteté sans croire 
qu'il y ait un Dieu. 



— 109 — 

sèment a beau affecter les spécieux dehors 
d'une autre religion, c'est un fourbe ou un 
hypocrite dont je me défie. 

Après cela, qu'un vain peuple pense dif- 
féremment, qu'il ose affirmer qu'il y va de 
la probité môme à ne pas croire la révélation, 
qu'il faut, en un mot, une autre religion que 
celle de la nature, quelle qu'elle soit! quelle 
misère! quelle pitié! et la bonne opinion 
que chacun nous donne de celle qu'il a em- 
brassée! Nous ne briguons point ici le suf- 
frage du vulgaire. Qui dresse dans son cœur 
des autels à la superstition, est né pour ado- 
rer des idoles et non pour sentir la vertu. 

Mais puisque toutes les facultés de l'âme 
dépendent tellement de la propre organisa- 
tion du cerveau et de tout le corps qu'elles 
ne sont visiblement que cette organisation 
même , voilà une machine bien éclairée ! 
car enfin, quand l'homme seul aurait reçu 
en partage la loi naturelle, en serait-il moins 
une machine? Des roues , quelques ressorts 



— 110 — 

de plus que dans les animaux les plus par- 
faits, le cerveau proportionnellement plus 
proche du cœur et recevant aussi plus de 
sang, la même raison donnée ; que sais-je 
tnfm? des causes inconnues produiraient 
toujours cette conscience délicate si facile h 
blesser, ces remords qui ne sont pas plus 
étrangers à la matière que la pensée, et en 
un mot toute la différence qu'on suppose ici. 
L'organisation suffirait-elle donc à tout? 
Oui, encore une fois ; puisque la pensée se 
développe visiblement avec les organes S 
pourquoi la matière dont ils sont faits ne se- 
rait-elle pas aussi susceptible de remords 2, 

* Voir l'épigraphe traduite de Lucrèce, liv. m, 
V. lidQ. 

2 Le remords est la mémoire intempestive d'actes 
accomplis après un combat qui n'a pas laissé l'es- 
prit convaincu de leur légitimité. Dès lors, ces actes 
doivent laisser plus de traces que les autres et repa- 
raître à la surface plus fréquemment. Cet effet est 
donc tout mécanique, comme veut le prouver La Met- 
trie, et ne peut se présenter que chez les hommes im- 
bus de l'idée de justice et en proportion de la prise 
que cette idée a sur eux. a^i i^i ij «;v>껫i»'*><i 



— 111 — 

quand une fois elle a acquis avec le temps 
la faculté de sentir. 

L'âme n'est donc qu'un vain terme dont 
on n'a point d'idée, et dont un bon esprit ne 
doit se servir que pour nommer la partie 
qui pense en nous. Posé le moindre principe 
de mouvement, les corps animés auront 
tout ce qu'il leur faut pour se mouvoir, sen- 
tir, penser, se repentir et se conduire, en un 
mot, dans le physique et dans le moral qui 
en dépend. 

Nous ne supposons rien ; ceux qui croi- 
raient que toutes les difficultés ne seraient 
pas encore levées, vont trouver des expé- 
riences 1 qui achèveront de les satisfaire. 

1 Les expériences qui vont suivre sont en partie 
explicab'es par l'irritabilité des muscles. Haller 
qui est resté dans la science comme l'auteur de 
cette découverte, ne l'a exposée en public qu'en 
1752. Pour expliquer la connaissance que La Mettrie 
en pouvait avoir, il prétend que notre auteur tenait 
toute sa science d'un jeuue Suisse « qui, sans être 
médecin et sans l'avoir jamais connu, avait lu ses 
ouvrages et vu les expériences de l'illustre M. Albi- 



— 112 — 

1. Toutes les chairs des animaux palpi- 
tent après la mort, d'autant plus longtemps 
que l'animal est plus froid et transpire 
moins. Les tortues, les lézards, les serpents, 
etc., en font foi. 

2. Les muscles séparés du corps se reti- 
rent lorsqu'on les pique. 

3. Les entrailles conservent longtemps 
leur mouvement péristaltique ou vermicu- 
laire. 

4. Une simple injection d'eau chaude ra- 
nime le cœur et les muscles, suivant Cowper. 

5. Le cœur de la grenouille, surtout ex- 
posé au soleil, encore mieiix sur une table ou 



nus *. » Nous n'avons pas l'intention de déposséder 
Haller, nous rappelons seulement que l'Homme 
machine parut en 1748. 

* « Les dissections que M. Albinus poussa jusqu'aux pari les 
les plus minces et les plus cache'es, les injections dont il sut 
profiter avec toute l'adresse qui les rend utiles; les planches 
de la plus grande beauté dont il enrichit Tanatomie, tout cela 
lui a donné un rang distingué parmi ceux des médecins qui 
se sont illustrés par la supériorité de leurs talents en ce 
genre. » Biographie médicale. 



— 113 — 

sur une assiette chaude, se remue pendant 
une heure et plus, après avoir été arraché 
du corps. Le mouvement semble-t-il perdu 
sans ressource? Il n'y a qu'à piquer le cœur, 
et ce muscle creux bat encore. H.irvey a fait 
la même observation sur les crapauds. 

6. Bacon de Verulam, dans son traité 
Sylva Sylvarum, parle d'un homme 
convaincu de trahison, qu'on ouvrit vivant, 
et dont le cœur, jeté dans l'eau chaude, sauta 
à plusieurs reprises, toujours moins haut, à 
la distance perpendiculaire de deux pieds. 

7. Prenez un petit poulet encore dans 
l'œuf, arrachez lui le cœur; vous observerez 
les mêmes phénomènes avec à peu près les 
mêmes circonstances. La seule chaleur de 
l'haleine ranime un animal prêt à pérk dans 
la machine pneumatique. 

Les mêmes expériences, que nous devons 

à Boyle et à Sténon, se font dans les pigeons, 

dans les chiens, dans les lapins, dont les 

morceaux de cœur se remuent comme les 

11 



— 114 — 

cœurs entiers. On voit le même mouvement 
dans les pattes de taupes arrachées. 

8. La chenille, les vers, l'araignée, la 
mouche, l'anguille offrent les mêmes choses 
à considérer; et le mouvement des parties 
coupées augmente dans l'eau chaude , à 
cause du feu qu'elle contient. 

9. Un soldat ivre emporta d'un coup de 
sabre la tête d'un coq d'Inde. Cet animal 
resta debout, ensuite il rnarcha, courut ; ve- 
nant à rencontrer une muraille, il se tourna, 
battit des ailes en continuant de courir, et 
tomba enfin. Étendu par terre, tous les 
muscles de ce coq se remuaient encore. 
Voilà ce que j'ai vu, et il est facile de voir à 
peu près ces phénomènes dans les petits 
chats ou chiens dont on a coupé la tête. 

10. Les polypes font plus que de se mou- 
voir après la section : ils se reproduisent 
dans huit jours en autant d'animaux qu'il y 
a de parties coupées. J'en suis fâché pour le 
système des naturalistes sur la génération, 



— 115 — 

OU plutôt j'en suis bien aise; car, que cette 
découverte nous apprend bien à ne jamais 
rien conclure de général, même de toutes 
les expériences connues et les plus déci- 
sives ! 

Voilà beaucoup plus de faits ^ qu'il n'en 
faut pour prouver, d'une manière incontes- 
table, que chaque petite fibre ou partie des 
corps organisés, se meut par un principe 
qui lui est propre et dont l'action ne dépend 
point des nerfs, comme les mouvements in- 
volontaires, puisque les mouvements en 
question s'exercent sans que les parties qui 
les manifestent aient aucun commerce avec 



1 Tous ces faits, d'une observation exacte, quoique 
un peu sommaire, sont rappelés dans tous les traités 
de physiologie. En les reprenant et en les examinant de 
plus près, la science n'arrive pas à des conclusions 
bien différentHS de celles de l,a Mettrie. Elle leur 
donne au contraire quelque force de plus en délimitant 
mieux les propriétés de chacune des pariies de l'ani- 
mal et en localisant plus sévèrement, U* point affecté 
soit à ses mouvements, soit à ses instinGts,^soU à son 
intelligence. ^ '^^^ ii>j^àiài'ii.)^.i oûli :,iki::.;a'j^a 



— IIG — 

la circulation. Or, si cette force se fait re- 
marquer jusque dans des morceaux de fibres, 
le cœur, qui est un composé de fibres singu- 
lièrement entrelacées, doit avoir la même 
propriété. L'histoire de Bacon n'était pas 
nécessaire pour me le persuader. Il m'était 
facile d'en juger, et par la parfaite analogie 
de la structure du cœur de l'homme et des 
animaux, et par la masse même du premier, 
dans laquelle ce mouvement ne se cache aux 
yeux que parce qu'il y est étouffé , et enfin 
parce que tout est froid et affaissé dans les 
cadavres. Si les dissections se faisaient sur 
des criminels suppliciés dont les corps sont 
encore chauds S on verrait dans leur cœur les 

1 Chercher à tirer un parti scientifique des corps 
sacrifiés à la vindicte publique est un vœu qui ne sera' 
sans doute jamais satisfait; nous le trouvons cepen- 
dant renouvelé par M. Vulpian, dans le Cours de phy- 
siologie comparée qu'il a professé l'an dernier uu Mu- 
séum. Cette fois, c'est à propos de l'expérience si 
étrange indiquée par Lcgallois et réalisée par 
M. Brown-Sequard sur la tête d'uu chien décapité 
depuis dix minutes. L'injection de sang dcfibriné dans 



— 317 - 

mêmes mouvements qu'on observe dans les 
muscles du visage des gens décapités. 

Tel est ce principe moteur des corps en- 
tiers ou des parties coupées en morceaux, 
qu'il produit des mouvements non déréglés, 
comme on l'a cru, mais très-réguliers, et 
cela, tant dans les animaux chauds et par- 
faits que dans ceux qui sont froids et impar- 
faits K II ne reste donc aucune ressource à 
nos adversaires, si ce n'est de nier mille 
et mille faits que chacun peut facilement vé- 
rifier. 

Si on me demande à présent quel est le 
siège de cette force innée dans nos corps, je 
réponds qu'elle réside très-clairement dans 
ce que les anciens ont appelé p a r e n c h y m e ; 
c'est-à-dire dans la substance propre des 



cette tôte lai redonne toutes les apparences de la vie. 
« L'homme pourrait parler ou au moins esquisser 
quelques mots. » 

1 Les expériences réussissent mieux avec les uni- 
maux à sang fioid. 



— 118 — 

parties, abstraction faite des veines, des ar- 
tères, des nerfs, en un mot, de l'organisation 
de tout ]e corps; et que par conséquent 
chaque partie contient en soi des ressorts 
plus ou moins vifs, selon le besoin qu'elles 
en avaient. 

Entrons dans quelques détails de ces res- 
sorts de la machine humaine. Tous les mou- 
vements vitaux, animaux, naturels et auto- 
matiques se font par leur action. N'est-ce 
pas machinalement que le corps se retire, 
frappé de terreur, à l'aspect d'un précipice 
inattendu? que les paupières s'abaissent à la 
menace d'un coup, comme on l'a dit? que 
la pupille s'étrécit au grand jour pour con- 
server la rétine, et s'élargit pour voir les ob- 
jets dans l'obscurité? n'est-ce pas machina- 
lement que les pores de la peau se ferment 
en hiver pour que le froid ne pénètre pas 
l'intérieur des vaisseaux? que l'estomac se 
soulève irrité par le poison, par une certaine 
quantité d'opium , par tous les émétiques , 



— 110 — 

'Ctc. ? que le cœur, Jes artères , les muscles 
se contractent pendant le sommeil comme 
pendant la veille ? que le poumon fait l'office 
d'un soufflet continuellement exercé? n'est- 
ce pas machinalement qu'agissent tous les 
sphincters de la vessie, du rectum, etc.? 
que le cœur a une contraction plus forte 
que tout autre muscle ? que les muscles érec- 
teurs font dresser la verge dans l'homme 
comme dans les animaux qui s'en battent 
le ventre, et même dans l'enfant, capable 
d'érection, pour peu que cette partie soit irri- 
tée * ? Ce qui prouve, pour le dire en passant, 
qu'il est un ressort singulier dans ce mem- 
bre, encore peu connu, et qui produit des 
effets qu'on n'a point encore bien expliqués, 

* Cette nomenclature est celle des phénomènes ré- 
flexes, c'est-à-dire des phénomènes vitaux pour la pro- 
duction desquels l'action de la volonté est inutile. Elle 
est, à notre avis, bien incomplète, mais elle a l'avan- 
tage de ne donner que des exemples simples, faciles à 
vérifier, et dans lesquels il n'y a pas place pour les 
subtilités psychologiques. 



— 120 — 

malgré toutes les lumières de l'anatomie. 
Je ne m'étendrai pas davantage sur tous 
ces petits ressorts subalternes connus de tout 
le monde. Mais il en est un autre plus subtil 
et plus merveilleux, qui les anime tous; il 
est la source de tous nos sentiments, de tous 
nos plaisirs, de toutes nos passions, de 
toutes nos pensées ; car le cerveau a ses 
muscles pour penser, comme les jambes 
pour marcber. Je veux parler de ce principe 
incitant et impétueux qu'Hippocrate appelle 
«vopfxojv 1 (l'âme). Ce principe existe, el il a 
son siège dans le cerveau à l'origine des 
nerfs, par lesquels il exerce son empire sur 

* « On sait que de tout temps li^s médecins avaient 
reconnu un principe de vie qui préside aux fonctions 
de l'écoDomie vivante et qu'Hippocrate appelait 
£vop[j.ojv, impetum faciens. « Broussais , Exa- 
men des doctrines médicales, III, 385. — C'est 
la force vitale, dans tous les sens qu'on lui a 
donnés depuis que cette supposition ontologique a 
cours dans la science, c'est-à-dire depuis le commen- 
cement. La Mettrie commence ici à s'égarer, après 
beaucoup d'autres, en voulant localiser une abstrac- 
tion. 



— 121 — 

tout le reste du corps ^ Par là s'explique tout 
ce qui peut s'expliquer, jusqu'aux effets sur- 
prenants des maladies de rimaginalion. 

Mais pour ne pas languir dans une ri- 
chesse et une fécondité mal entendue, il faut 
se borner à un petit nombre de questions et 
de réflexions. 

Pourquoi la vue ou la simple idée d'une 
belle femme nous cause-t-elle des mouve- 
ments et des désirs singuliers? Ce qui se 
passe alors dans certains organes vient-il de 
la nature même de ces organes? Point du 
tout; mais du commerce et de l'espèce de 
sympathie de ces muscles avec l'imagina- 
tion. Il n'y a ici qu'un premier ressort excité 
par lebene placitum des anciens, ou par 
l'image de la beauté qui en excite un autre, 
lequel était fort assoupi quand l'imagination 
l'a éveillé : et comment cela, si ce n'est par 
le désordre et le tumulte du sang et des es- 

* Cabanis, 11*' mémoire, I. 



— 122 — 

prits qui galoppetit avec une promptitude 
extraordinaire et vont gonfler les corps ca- 
verneux ? 

Puisqu'il est des communications évi- 
dentes entre la mère et l'enfant \ et qu'il est 
dur de nier des faits rapportés par Tulpius 
et par d'autres écrivains aussi dignes de foi 
(il n'y en a point qui le soient plus), nous 
croirons que c'est par la même voie que le 
fœtus ressent l'impétuosité de l'imagination 
maternelle, comme une cire molle reçoit 
toutes sortes d'impressions , et que les 
mêmes traces ou envies de la mère peuvent 
s'imprimer sur le fœtus 2, sans que cela puisse 
se comprendre, quoi qu'en disent Blondel et 
tous ses adhérents. Ainsi, nous faisons ré- 
paration d'honneur au P. Malebranche , 
beaucoup trop raillé de sa crédulité par des 



* Au moins par les vaisseaux. Est-il sûr qu'il n'y 
en a point par les nerfs? — Note de La Mettrie. — 
Cabanis, 11^ mémoire, II. 

2 Cabanis, 10* mémoire, 2* section, X. 



— 123 — 

auteurs qui n'ont point observé d'assez près 
la nature, et ont voulu l'assujettir à leurs 
idées. 

Voyez le portrait de ce fameux Pope, au 
moins le Voltaire des Anglais. Les efforts, les 
nerfs de son génie sont peints sur sa physio- 
nomie; elle est toute en convulsion; ses 
yeux sortent de l'orbite, ses sourcils s'élè- 
vent avec les muscles du front. Pourquoi? 
C'est que l'origine des nerfs est en travail et 
que tout le corps doit se ressentir d'une es- 
pèce d'accouchement aussi laborieux. S'il 
n'y avait une corde interne qui tirât ainsi 
celles du dehors, d'où viendraient tous ces 
phénomènes *? Admettre une âme pour les 
expliquer, c'est être réduit à l'opération 
du Saint-Esprit. 

En effet, si ce qui pense en mon cerveau 

1 Descartes qui plaçait l'âme dans la glande pinéale, 
regardait les pédoncules de cette glande comme deux 
cordes ou rênes qui permettaient à l'âme de diriger le 
corps. 



— 12/i — 

n'est pas une partie de ce viscère, et consé- 
quemment de tout le corps, pourquoi, lors- 
que tranquille dans mon lit je forme le plan 
d'un ouvrage ou que je poursuis un raison- 
nement abstrait, pourquoi mon sang s'é- 
chauffe-t-il? pourquoi la fièvre de mon esprit 
passe- t-elle dans mes veines? Demandez-le 
aux hommes d'imagination , aux grands 
poètes, à ceux qu'un sentiment bien rendu 
ravit, qu'un goût exquis, que les charmes 
de la nature, de la vérité ou de la vertu 
transportent! Parleur enthousiasme, par ce 
qu'ils vous diront avoir éprouvé, vous juge- 
rez de la cause par les effets; par cette har- 
monie que Borelli % qu'un seul anatomiste 
a mieux connue que tous les leibniziens, 
vous connaîtrez l'unité matérielle de 
l'homme. Car enfin, si la tension des nerfs 
qui fait la douleur cause la fièvre par la- 

iBorelli (1608-1679), mathématicien et anatomiste, 
a, l'un des premiers, exposé mécaniquement la théo- 
rie des mouvements dans les corps vivants. 



— 125 — 

quelle l'esprit est troublé et n'a plus de vo- 
lonté, et que réciproquement l'esprit trop 
excercé trouble le corps et allume ce feu de 
consomption qui a enlevé Bayle dans un âge 
si peu avancé; si telle titillation me fait 
vouloir, me force de désirer ardemment ce 
dont je ne me souciais nullement le moment 
d'auparavant ; si, à leur tour, certaines traces 
du cerveau excitent le même prurit et les 
mêmes désirs, pourquoi faire double ce qui 
n'est évidemment qu'un *? C'est en vain 
qu'on se récrie sur l'empire de la volonté. 
Pour un ordre qu'elle donne, elle subit cent 
foisîejoug 2. Et quelle merveille que le corps 
obéisse dans l'état sain, puisqu'un torrent 
de sang et d'esprits vient l'y forcer; la vo- 



* Cabanis, 11' mémoire, II. 

2 « Je veux aller plus loin, et vous prouver que la 
volonté n'agit jamais primitivement, contrairement à 
ce que l'on pense. Pour employer le langage métaphy- 
sique, ce n'est jamais une force primitive : elle n'agit 
que par suggestion. » Vulpian, Cours de physio- 
logie comparée. 



— 126 — 

lonté ayant pour ministres une légion invi- 
sible de fluides plus vifs que l'éclair et tou- 
jours prêts à la servir! Mais comme c'est 
par les nerfs que son pouvoir s'exerce, c'est 
aussi par eux qu'il est arrêté. La meilleure 
volonté d'un amant épuisé, les plus violents 
désirs lui rendront-ils sa vigueur perdue? 
Hélas ! non ; et elle en sera la première pu- 
nie, parce que, posées certaines circons- 
tances , il n'est pas dans sa puissance de ne 
pas vouloir du plaisir. Ce que j'ai dit de la 
paralysie, etc., revient ici. 

La jaunisse vous surprend! ne savez-vous 
pas que la couleur des corps dépend de celle 
des verres au travers desquels on les re- 
garde! Ignorez-vous que telle est la teinte 
des humeurs, telle est celle des objets, au 
moins par rapport à nous, vains jouets de 
mille illusions. Mais ôtez cette teinte de 
l'humeur aqueuse de l'œil ; faites couler la 
bile par son tamis naturel; alors l'âme ayant 
d'autres yeux, ne verra plus jaune. N'est-ce 



— 127 — 

pas encore ainsi qu'en abattant la cataracte 
ou en injectant le canal d'Eustachi, on rend 
la vue aux aveugles et l'ouïe aux sourds. 
Combien de gens qui n'étaient peut-être 
que d'habiles charlatans dans des siècles 
ignorants, ont passé pour faire de grands 
miracles ! La belle âme et la puissante vo- 
lonté qui ne peut agir qu'autant que les dis- 
positions du corps le lui permettent, et dont 
les goûts changent avec l'âge et la fièvre! 
Faut-il donc s'étonner si les philosophes ont 
toujours eu en vue la santé du corps pour 
conserver celle de l'âme? si Pythagore a 
aussi soigneusement ordonné la diète que 
Platon a défendu le vin? Le régime qui con- 
vient au corps est toujours celui par lequel 
les médecins sensés prétendent qu'on doit 
préluder, lorsqu'il s'agit de former l'es- 
prit, de l'élever à la connaissance de la vé- 
rité et de la vertu ; vains sons dans le dé- 
sordre des maladies et le tumulte des sens ! 
Sans les préceptes de l'hygiène, Epictète, 



— 128 — 

Socrate, Platon, etc., prêchent en vain : 
toute morale est infructueuse pour qui n'a 
pas la sobriété en partage ; c'est la source de 
toutes les vertus, comme l'intempérance est 
celle de tous les vices. 

En faut-il davantage (et pourquoi irais-je 
me perdre dans l'histoire des passions, qui 
toutes s'expliquent par Vs.vo^iJ.oiv d'Hippo- 
crate) pour prouver que l'homme n'est qu'un 
animal ou un assemblage de ressorts qui 
tous se montent les uns par les autres, sans 
qu'on puisse dire par quel point du cercle 
humain la nature a commencé? si ces res- 
sorts diffèrent entre eux, ce n'est donc que 
par leur siège et par quelques degrés dé 
force, et jamais parleur nature; et par con- 
séquent l'âme n'est qu'un principe de mou- 
vement ou une partie matérielle sensible du 
cerveau *, qu'on peut, sans craindre l'erreur, 

« Ici La Mettrie cède au premier mouvement qui ne 
fait que déplacer le préjugé sans le détruire. Il ne faut 
pas, pour expliquer ce mot âme, en changer la na- 



— 129 — 

regarder comme un ressort principal de 
toute la machine, qui a une influence visible 
sur tous les autres, et même paraît avoir été 
fait pour lui; en sorte que tous les autres 
n'en seraient qu'une émanation, comme on 
le verra par quelques observations que je 
rapporterai et qui ont été faites sur divers 
embryons. 

Cette oscillation naturelle ou propre à 
notre machine, et dont est douée chaque fibre 
et pour ainsi dire chaque élément fibreux, 
semblable à celle d'un pendule, ne peut 



turc. Il ne faut pas le faire passer du monde abstrait, 
où il est bien, dans le monde concret où il serait mal. 
On est, dès lors, réduit à chercher un siège à l'àme, et , 
comme Van Helraont, on trouve ce siège au pylore; 
comme Descartes, dans la glande pinéale; comme 
Lancisi et de la Peyronie, dans le corps calleux ; 
comme d'autres aujourd'hui encore, dans le nœud 
vital déterminé par M. Flourens. L'àme est une 
abstraction qui n'a par conséquent pas de siège. Le 
mot e^t synojiyme de somme des fonctions répon- 
d;<nt aux besoins de l'être. Il est utile pour simplifier 
la discussion, il ne faut pas qu'il la domine. 

12 



~ 130 — 

toujours s'exercer. 11 faut la renouveler à 
mesure qu'elle se perd! lui donner des 
forces quand elle languit, l'affaiblir lors- 
qu'elle est opprimée par un excès de force 
et de vigueur *. C'est en cela seul que la 
vraie médecine consiste. 

Le corps n'est qu'une horloge dont le nou- 
veau chyle est l'horloger. Le premier soin 
de la nature, quand il entre dans le sang, 
c'est d'y exciter une sorte de fièvre que les 
chimistes qui ne rêvent que fourneaux ont 
dû prendre pour une fermentation. Cette 
fièvre procure une plus grande filtration 
d'esprits, qui machinalement vont animer 
les muscles et le cœur, comme s'ils y étaient 
envoyés par ordre de la volonté. 

Ce sont donc les causes ou les forces de 
la vie qui entretiennent ainsi durant cent 
ans le mouvement perpétuel des soUdes et 

* C'est en voulant aflaiblir sa machioe trop vigou- 
reuse, selon lui, que La Meitrie s'est donné la niprt. 
L'application de sou principe est difficile. bm f^b% 



- J31 — 

des fluides, aussi nécessaire aux uns qu'aux 
autres. Mais qui peut dire si les solides con- 
tribuent à ce jeu plus que les fluides, et 
vice versa? Tout ce qu'on sait, c'est que 
l'action des premiers serait bientôt anéantie 
sans le secours des seconds. Ce sont les li- 
queurs qui par leur choc éveillent et conser- 
vent l'élasticité des vaisseaux, de laquelle 
dépend leur propre circulation ^ De là vient 
qu'après la mort le ressort naturel de chaque 
substance est plus ou moins fort encore, sui- 
vant les restes de la vie auxquels il survit, 
pour expirer le dernier. Tant il est vrai que 
cette force des parties animales peut bien se 
conserver et s'augmenter par celle de la circu- 
lation, mais qu'elle n'en dépend point, puis- 
qu'elle se passe même de l'intégrité de chaque 
membre ou viscère, comme on l'a vu. 

' .< Pour l'exercice des fonctions, il faut que les li- 
quides concourent avf;c les solides : dans toute stimu- 
lation, il y a donc impulsion, appel ou attraction dos 
fluides vers les solides. » Bioussais, Propositions 
de médecine, XI. 



— 132 — 

Je n'ignore pas que cette opinion n'a pas 
été goûtée de tous les savants, et que Stahl* 
surtout l'a fort dédaignée. Ce grand chimiste 
a voulu nous persuader que l'âme était la 
seule cause de tous nos mouvements. Mais 
c'est parler en fanatique et non en philo- 
sophe. 

Pour détruire l'hypothèse stahlienne , il 
ne faut pas faire tant d'efforts que je vois 
qu'on en a faits avant moi. Il n'y a qu'à jeter 
les yeux sur un joueur de violon. Quelle 
souplesse ! quelle agilité dans les doigts ! les 
mouvements sont si prompts, qu'il ne paraît 
presque pas y avoir de succession. Or je 
prie, ou plutôt je défie les stahliens de me 
dire, eux qui connaissent si bien tout ce 
que peut notre âme, comment il serait pos- 
sible qu'elle exécutât si vite tant de mouve- 



1 Stalil est le fondateur de l'animisme, mais il était 
conséquent. Plein de confiance en l'âme, il négligeait 
i'anatomie et faisait surtout de la médecine expec- 
tante. 



- 133 — 

ments, des mouvements qui se passent si 
loin d'elle et en tant d'endroits divers. C'est 
supposer un joueur de flûte qui pourrait faire 
de brillantes cadences sur une iulinité de 
trous qu'il ne connaîtrait pas et auxquels il 
ne pourrait seulement pas appliquer le doigt. 
Mais disons avec M. Hecquet ^ qu'il n'est 
pas permis à tout le monde d'aller à Co- 
rinthe. Et pourquoi Stahl n'aurait-il pas 
été encore plus favorisé de la nature en qua- 
lité d'homme qu'en qualité de chimiste et 
de praticien? Il fallait (l'heureux mortel!) 
qu'il eût reçu une autre âme que le reste 
des hommes, une âme souveraine, qui, non 
contente d'avoir quelque empire sur les 
muscles volontaires, tenait sans peine les 
rênes de tous les mouvements du corps, 
pouvait les suspendre, les calmer ou les ex- 
citer à son gré ! Avec une maîtresse aussi 
despotique , dans les mains de laquelle 

* Le docteur Sangrado, do Lesage. 



— 134 — 

étaient en quelque sorte les battements du 
cœur et les lois de la circulation, point de 
fièvre sans doute, point de douleur, point 
de langueur, ni honteuse impuissance, ni 
fâcheux priapisme. L'âme veut et les ressorts 
jouent, se dressent ou se débandent. Com- 
ment ceux de la machine de Stahl se sont- 
ils si tôt détraqués 1? Qui a chez soi un si 
grand médecin devrait être immortel, 

Stahl, au reste, n'est pas le seul qui ait re- 
jeté le principe d'oscillation des corps orga- 
nisés. De plus grands esprits ne l'ont pas 
employé, lorsqu'ils ont voulu expliquer l'ac- 
tion du cœur, l'érection du pénis, etc. 11 n'y 
a qu'à lire les Institutions de médecine 
de Boerhaave, pour voir quels laborieux et 
séduisants systèmes, faute d'admettre une 
force aussi frappante dans tous les corps, ce 
grand homme a été obligé d'enfanter à la 
sueur de son puissant génie. 

' Stalil etrt mort à ?oixriUtç-qu;vtorzc ans. 



— 135 — 

"Willis et Perrault, esprits d'une plus 
faible trempe, mais observateurs assidus de 
la nature, que le fameux professeur de Leyde 
n'a connue que par autrui et n'a eue, pour 
ainsi dire, que de la seconde main *, parais- 
sent avoir mieux aimé supposer une âme 
généralement répandue par tout le corps, que 
le principe dont nous parlons. Mais dans 
cette hypothèse, qui fut celle de Virgile et 
de tous les épicuriens, hypothèse que l'his- 
toire du polype semblerait favoriser à la 
première vue, les mouvements qui survivent 
au sujet dans lequel ils sont inhérents, 
viennent d'un reste d'âme que conser- 
vent encore les parties qui se contractent, 
sans être désormais irritées par le sang et 
les esprits. D'oii l'on voit que ces écrivains, 
dont les ouvrages soUdes échpsent aisément 
toutes les fables philosophiques, ne se sont 



1 Boerhaavc, destiné d'abord à la profession de mi- 
nistre, ne fit que peu d'anatomie. 



— 136 — 

trompés que sur le modèle de ceux qui ont 
donné à la matière la faculté de penser, je 
veux dire, pour s'être mal exprimés, en 
termes obscurs et qui ne signifient rien. En 
effet, qu'est-ce que ce reste d'âme, si ce 
n'est la force motrice des leibniziens mal 
rendue par une telle expression, et que ce- 
pendant Perrault * surtout a véritablement 
entrevue. Voir son Traité de la méca- 
nique des animaux. 

A présent qu'il est clairement démontré 
contre les cartésiens, les stahliens, les ma- 
lebranchistes et les théologiens, peu dignes 
d'être ici placés, que la matière se meut par 
elle-même, non-seulement lorsqu'elle est 
organisée, comme dans un cœur entier, par 
exemple, mais lors même que cette organi- 
sation est détruite ; la curiosité de l'homme 
voudrait savoir comment un corps, par cela 
même qu'il est originairement doué d'un 

* Claude Perrault, celui qui 

De méchant médecin devint bon architecte. 



— 137 — 

souffle de vie, se trouve, en conséquence, 
orné de la faculté de sentir et enfin par celle- 
ci de penser. Et pour en venir à bout, ô 
bon Dieu, quels efforts n'ont pas fait cer- 
tains philosophes! et quel galimathias j'ai 
eu la palience de lire à ce sujet! 

Tout ce que l'expérience nous apprend, 
c'est que tant que le mouvement subsiste, si 
petit qu'il soit dans une ou plusieurs fibres, 
il n'y a qu'à les piquer pour réveiller, ani- 
mer ce mouvement presque éteint , comme 
on l'a vu dans cette foule d'expériences dont 
j'ai voulu accabler les systèmes. Il est donc 
constant que le mouvement et le sentiment 
s'excitent tour à tour, et dans les corps en- 
tiers et dans les mêmes corps, dont la struc- 
ture est détruite, pour ne rien dire de cer- 
taines plantes qui semblent nous offrir les 
mêmes phénomènes de la réunion du senti- 
ment et du mouvement. 

Mais, de plus, combien d'excellents philo- 
sophes ont démontré que la pensée n'est 



— 138 — 

qu'une faculté de sentir, et que l'âme rai- 
sonnable n'est que l'âme sensitive appliquée 
à contempler les idées et à raisonner! Ce 
qui serait prouvé par cela seul que lorsque 
le sentiment est éteint, la pensée l'est aussi, 
comme dans l'apoplexie, la léthargie, la cata- 
lepsie, etc. Car ceux qui ont avancé que l'âme 
n'avait pas moins pensé dans les maladies 
soporeuses, quoique elle ne se souvînt pas des 
idées qu'elle avait eues, ont soutenu une 
chose ridicule. 

Pour ce qui est de ce développement, c'est 
une folie de perdre le temps à en recher- 
cher le mécanisme. La nature du mouve- 
ment nous est aussi inconnue que celle de la 
matière. Le moyen de découvrir comment il 
s'y produit, à moins que de ressusciter, avec 
l'auteur de l'Histoire de l'âme, l'ancienne 
et inintelligible doctrine des formes sub- 
stantielles! Je suis donc tout aussi con- 
solé d'ignorer comment la matière, d'inerte 
et simple, devient active et composée d'or- 



— 139 — 

ganes, que de ne pouvoir regarder le soleil 
sans verre rouge : et je suis d'aussi bonne 
composition sur les autres merveilles incom- 
préhensibles de la nature *, sur la production 
du sentiment et de la pensée dans un être 
qui ne paraissait autrefois à nos yeux bornés 
qu'un peu de boue. 

Qu'on m'accorde seulement que la matière 
organisée est douée d'un principe moteur, 
qui seul la différencie de celle qui ne l'est 
pas (eh! peut-on rien refuser à l'observation 
la plus incontestable?) et que tout dépend 
dans les animaux de la diversité de cette 
organisation, comme je l'ai assez prouvé; 
c'en est assez pour deviner l'énigme des sub- 
stances et celle de l'homme. On voit qu'il n'y 
en a qu'une dans l'univers et que l'homme 
est la plus parfaite. Il est au singe, aux ani- 
maux les plus spirituels, ce que le pendule 

* Rien n'a été changé à cet égard; nous avouons 
notre ignorance des causes premières, et nous en pre- 
nons parfaitement notre parti. 



— 140 — 

planétaire de Huyghens est à une montre de 
Julien le Roi. S'il a fallu plus d'instruments, 
plus de rouages, plus de ressorts pour mar- 
quer les mouvements des planètes que pour 
marquer les heures ou les répéter; s'il a 
fallu plus d'art à Vaueanson pour faire son 
flûte ur que pour son canard, il eût dû 
en employer encore davantage pour faire un 
parleur; machine qui ne peut plus être re- 
gardée comme impossible, surtout entre les 
mains d'un nouveau Prométhée. Il était 
donc de même nécessaire que la nature em- 
ployât plus d'art et d'appareil pour faire et 
entretenir une machine qui, pendant un 
siècle entier, pût marquer tous les batte- 
ments du cœur et de l'esprit; car si on n'en 
voit pas au pouls les heures, c'est du moins 
le baromètre de la chaleur et de la vivacité, 
par laquelle on peut juger de la nature de 
l'âme. Je ne me trompe point, le corps hu- 
main est une horloge, mais immense et 
construite avec tant d'artifice et d'habileté^, 



— 141 — 

que si la roue qui sert à marquer les secondes 
vient à s'arrêter, celle des minutes tourne et 
va toujours son train; comme la roue des 
quarts continue de se mouvoir, et ainsi des 
autres, quand les premières, fouillées ou 
dérangées par quelque cause que ce soit, ont 
interrompu leur marche. Car n'est-ce pas 
ainsi que l'obstruction de quelques vaisseaux 
ne suffit pas pour détruire ou suspendre le 
fort des mouvements, qui est dans le cœur, 
comme dans la pièce ouvrière de la machine ; 
puisqu'au contrîiire les fluides dont le vo- 
lume est diminué, ayant moins de chemin à 
faire, le parcourent d'autant plus vite, em- 
portés comme par un nouveau courant, que 
la force du cœur s'augmente en raison de la 
résistance qu'il trouve à l'extrémité des 
vaisseaux? Lorsque le nerf optique, seul 
comprimé, ne laisse plus passer l'image des 
objets, n'est-ce pas ainsi que la privation de 
la vue n'empêche pas plus l'usage de l'ouïe 
que la privation de ce sens, lorsque les fonc- 



- 142 — 

lions de la portion molle sont interdites, 
ne suppose celle de l'autre? n'est-ce pas 
ainsi encore que l'un entend sans pouvoir 
dire qu'il entend (si ce n'est après l'attaque 
du mal), et que l'autre qui n'entend rien, 
mais dont les nerfs linguaux sont libres 
dans le cerveau, dit machinalement tous les 
rêves qui lui passent par la tête? Phéno- 
mènes qui ne surprennent point les médecins 
éclairés. Ils savent à quoi s'en tenir sur la 
nature de l'homme : et pour mieux le dire 
en passant, de deux médecins, le meilleur, 
celui qui mérite le plus de confiance, c'est 
toujours, à mon avis, celui qui est le plus 
versé dans la physique ou la mécanique du 
corps humain, et qui laissant l'âme et toutes 
les inquiétudes que cette chimère donne aux 
sots et aux ignorants, n'est occupé sérieuse- 
ment que du pur naturalisme. 
Laissons donc le prétendu M. Gharp * se 

* Nom supposé sous lequel La Mettrie a écrit THis- 
toire de 1 *àme. 



»'; 



— l/i3 — 

moquer des philosophes qui ont regardé les 
animaux comme des machines. Que je 
pense difîéremmriU! Je crois que Descartes 
serait un homme respectable à tous égards, 
si, né dans un siècle qu'il n'eût pas dû éclai- 
rer, il eût connu le prix de l'expérience et de 
l'observation et le danger de s'en écarter. 
Mais il n'est pas moins juste que je Fasse ici 
une authentique réparation h ce grand 
homme, pour tous ces petits philosophes, 
mauvais plaisants et mauvais singes de 
Locke, qui, au lieu de rire impudemment au 
nez de Descartes, feraient mieux de sentir 
que, sans lui, le champ de la philosophie, 
comme celui du bon esprit sans Newton, se- 
rait peut-être encore en friche. 

Il est vrai que ce célèbre philosophe s'est 
beaucoup trompé, et personne n'en discon- 
vient. Mais enfin il a connu la nature ani- 
male ; il a le premier parfaitement démontré 
que les animaux étaient de pures machines. 
Or, après une découverte de cette importance 



— U4 — 
et qui suppose autant de sagacité, le moyen, 
sans ingratitude, de ne pas faire grâce à 
toutes ses erreurs ! 

Elles sont à mes yeux toutes réparées par 
ce grand aveu. Car enfin, quoi qu'il chante 
sur la distinction des deux substances, il est 
visible que ce n'est qu'un tour d'adresse *, 
une ruse de style, pour faire avaler aux 
théologiens un poison caché à l'ombre d'une 
analogie qui frappe tout le monde et qu'eux 
seuls ne voient pas. Car c'est elle, c'est cette 
forte analogie qui force tous les savants et 
les vrais juges d'avouer que ces êtres fiers et 
vains, plus distingués par leur orgueil que 
par le nom d'hommes, quelque envie qu'ils 



* Les théologiens ont de Descartes absolument l'o- 
pinion qu'exprime ici, en raillant, La Mettrie. Ils 
nient s'être jamais laissé prendre à son prétendu 
spiritualisme, et déclarent que le fameux cogito, 
ergo su m ouvre la porte à tous les excès de rai- 
sonnement. II n'y a plus que l'Université qui défende 
Descartes. Mais c'est affaire de tradition, et Descartes, 
du reste, était de bonne foi. 



— U5 — 

aient de s'élever, ne sont au fond que des 
animaux et des machines perpendiculaire- 
ment rampantes. Elles ont toutes ce mer- 
veilleux instinct dont l'éducation fait de 
l'esprit, et qui a toujours son siège dans le 
cerveau, et, à son défaut, comme lorsqu'il 
manque ou est ossifié, dans la moelle allon- 
gée et jamais dans le cervelet; car je l'ai vu 
considérablement blessé, d'autres ^ l'ont 
trouvé squirreux, sans que l'âme cessât de 
faire ses fonctions 2. 

Etre machine, sentir, penser, savoir dis- 
tinguer le bien du mal, comme le bleu du 
jaune, en un mot, être né avec de l'mtelli- 
gence et un instinct sûr de morale, et n'être 
qu'un animal, sont donc des choses qui ne 
sont pas plus contradictoires qu'être un 

< Haller d^ns les Transactions philoeo-; 
phiques. — Note de La Mettrie. 

2 Us travaux de M. Flourens ont déterminé les 
fonctions des diverses parties de l'encéphale, sur- 
tout celles du cervelet, organe de la coordination des 
mouvements. 

13 



— 146 — 

singe ou un perroquet et savoir se donner du 
plaisir. Car puisque l'occasion se présente de 
le dire, qui eût jamais deviné a priori 
qu'une goutte de la liqueur qui se lance dans 
l'accouplement, fît ressentir des plaisirs di- 
vins, et qu'il en naîtrait une petite créature 
qui pourrait un jour, posées certaines lois, 
jouir des mêmes délices? Je crois la pensée 
si peu incompatible avec la matière orga- 
nisée, qu'elle semble en être une propriété, 
telle que l'électricité, la faculté motrice, 
l'impénétrabilité, l'étendue, etc. 

Voulez-vous de nouvelles observations? 
En voici qui sont sans réplique et qui prou- 
vent toutes que l'homme ressemble parfai- 
tement aux animaux, dans son origine 
comme dans tout ce que nous avons déjà 
cru essentiel de comparer. 

J'en appelle à la bonne foi de nos obser- 
vateurs. Qu'ils vous disent s'il n'est pas vrai 
que l'homme, dans son principe, n'est qu'un 
ver qui devient homme, comme la chenille 



- Mil — 

papillon. Les plus graves * auteurs nous ont 
appris comment il faut s'y prendre pour 
voir cet animalcule. Tous les curieux l'ont 
vu, comme Hartsœker, dans la semence de 
l'homme et non dans celle de la femme * ; il 
n'y a que les sots qui s'en soient fait scru- 
pule 3. Gomme chaque goutte de sperme con- 
tient une infinité de ces petits vers, lorsqu'ils 
sont lancés à l'ovaire, il n'y a que le plus 
adroit ou le plus vigoureux qui ait la force 
de s'insinuer et de s'implanter dans l'œuf 
que fournit la femme, et qui lui donne sa 
première nourriture *. Cet œuf, quelquetois 

1 Bocrh. lus t. M éd. et tant d'autres. — Note de 
La Mettrie. 

« La femme n'a pas de semence proprement dite. 

3 « Leuwenhœck avait soin de fairiî remarquer que 
ses études hartsœkeriennes n'avaient jamais été 
faites aux dépens de Sci famille. » — Note de La 
Mettrie dans l'Histoire de l'àme. 

'* La Mettrie est ici d'accord avec la science mo- 
derne. Ou ne peut lui reprocher que d'aller plus loin 
qu'elle et de ne pas s'arrêter à la fécondation même. 
Au delà, on ne sait rien expérimentalement sur le 
mode d'action de l'animalcule. — Voir l'Homme 



- 148 -- 

surpris dans les trompes de Fallope, est 
porté par ces canaux à la matrice, où il 
prend racine, comme un grain de blé dans 
la terre. Mais quoique il y devienne mons- 
trueux par sa croissance de neuf mois, il ne 
diffère point des œufs des autres femelles, si 
ce n'est que sa peau (l'amnios) ne se dur- 
cit jamais et se dilate prodigieusement , 
comme on en peut juger en comparant le 
fœtus trouvé en situation et près d'éclore 
(ce que j'ai eu le plaisir d'observer dans une 
femme morte un moment avant l'accouche- 
ment) avec d'autres petits embryons très- 
proches de leur origine : car alors c'est tou- 
jours l'œuf dans sa coque, et l'animal dans 
l'œuf qui, gêné dans ses mouvemenis, cher- 
che machinalement à voir le jour; et, pour 
y réussir, il commence par rompre avec la 
tête cette membrane, d'oii il sort, comme le 

plante, autre ouvrage de notre auteur où il déve- 
loppe ce point de vue de l'accroissement de l'homme 
par voie végétative et entasse les analogies. 



— I/iO — 

poulet, l'oiseau, etc., de la leur. J'ajouterai 
une observation que je ne trouve nulle 
part : c'est que l'amnios n'en est pas plus 
mince *, pour s'être prodigieusement étendu ; 
semblable en cela à la matrice dont la subs- 
tance même se gonfle de sucs infiltrés, indé- 
pendamment de la réplétion et du déploie- 
ment de tous ses coudes vasculeux. 

Voyons l'homme dans et hors de sa 
coque; examinons avec un microscope les 
plus jeunes embryons, de quatre, de six, de 
huit ou de quinze jours; après ce temps, les 
yeux suffisent. Que voit-on? la tête seule; 
un petit œuf rond avec deux points noirs qui 
marquent les yeux. Â.vant ce temps, tout 
étant informe, on n'aperçoit qu'une pulpe 
médullaire, qui est le cerveau, dans lequel 



^ L'amnios est une membrane fort mince; La Met- 
trii' nous paraît ici donner le nom d';uïiuios à la 
masse dos enveloppes embryonnaires, masse qui ne 
s'amincit pas par l'extension, parce qu'elle est le siège 
d'une sorte de végétation cellulaire. 



— 150 — 

se forme d'abord l'origine des nerfs ou le 
principe du sentiment, et le cœur, qui a déjà 
par lui-même dans cette pulpe la faculté de 
battre : c'est le punctum saliens de Mal- 
pigbi, qui doit peut-être déjà une partie de 
sa vivacité à l'influence des nerfs. Ensuite, 
peu à peu, on voit la tête allonger le col, qui, 
en se dilatant, forme d'abord le thorax, oti 
le cœur a déjà descendu pour s'y fixer; après 
quoi vient le bas-ventre qu'une cloison (le 
diaphragme) sépare. Ces dilatations donnent 
l'une les bras, les mains, les doigts, les on- 
gles et les poils; l'autre les cuisses, les 
jambes, les pieds, etc., avec la seule diffé- 
rence de situation qu'on leur connaît, qui 
fait l'appui et le balancier du corps ^ C'est 
une végétation frappante. Ici ce sont des 
cheveux qui couvrent le sommet de nos 
têtes, là ce sont des feuilles et des fleurs 2; 

* Il y a là quelques légères différences avec les ob- 
servations plus ré(:<!ntes. 
2 Voir l'Homme plante. 



— 151 — 

partout brille le même luxe de la nature; et 
enfin l'esprit recteur des plantes est placé 
où nous avons notre âme, cette autre quin- 
tessence de l'homme. 

Telle est l'uniformité de la nature qu'on 
commence à sentir, et l'analogie du règne 
animal et végétal, de l'homme à la plante. 
Peut-être même y a-t-il des plantes animales, 
c'est-à-dire qui , en végétant, oli se battent 
comme les polypes, ou font d'autres fonctions 
propres aux animaux? 

Voilà à peu près tout ce qu'on sait de la 
génération. Que les parties qui s'attirent, 
qui sont faites pour s'unir ensemble et pour 
occuper telle ou telle place, se réunissent 
toutes suivant la nature et qu'ainsi se for- 
ment les yeux, le cœur, l'estomac et enfin 
tout le corps, comme de grands hommes ^ 
l'ont écrit, cela est possible. Mais comme 
l'expérience nous abandonne au milieu de 

i Buffon entre autres. 



— 152 — 

ces subtilités, je ne supposerai rien, regar- 
dant tout ce qui ne frappe pas mes sens 
comme un mystère impénétrable. 11 est si 
rare que les deux semences se rencontrent 
dans le congrès, que je serais tenté de croire 
que la semence de la femme est inutile à la 
génération ^ 

Mais comment en expliquer les phéno- 
mènes sans ce commode rapport de parties, 
qui rend si bien raison des ressemblances 
des enfants, tantôt au père et tantôt à la 
mère. D'un autre côté, l'embarras d'une ex- 
plication doit-elle contrebalancer un fait ? Il 
me paraît que c'est le mâle qui fait tout, dans 
une femme qui dort comme dans la plus lu- 
brique. L'arrangement des parties serait 
donc fait de toute éternité dans le germe ou 
dans le ver même de l'homme. Mais tout 
ceci est fort au-dessus de la portée des plus 
excellents observateurs. Comme il n'y peu- 

* La Mettrie est eucore ici en avance sur une 
grande partie de ses contemporains. 



— 153 — 

vent rien saisir, ils ne peuvent pas plus ju- 
ger de la mécanique de la formation et du 
développement des corps, qu'une taupe du 
chemin qu'un cerf peut parcourir. 

Nous sommes de vraies taupes dans le 
champ de la nature ; nous n'y faisons guère 
que le trajet de cet animal; et c'est notre 
orgueil qui donne des bornes à ce qui n'en 
a point. Nous sommes dans le cas d'une 
montre qui dirait (un fabuliste en ferait un 
personnage de conséquence dans un ouvrage 
frivole) : «Quoil c'est ce sot ouvrier qui 
« m'a faite, moi qui divise le temps! moi 
« qui marque si exactement le cours du so- 
<( leil ; moi qui répète h haute voix les heures 
<( que j'indique! non, cela ne se peut pas. » 
Nous dédaignons de même, ingrats que nous 
sommes, cette mère commune de tous les 
règnes, comme parlent les chimistes. 
Nous imaginons ou plutôt nous supposons 
une cause supérieure à celle à qui nous de- 
vons tout, et qui a véritablement tout fait 



— 154 — 

d'une manière inconcevable. Non, la matière 
n'a rien de vil qu'aux yeux grossiers qui la 
méconnaissent dans ses plus brillants ou- 
vrages; et la nature n'est point une ouvrière 
bornée. Elle produit des millions d'bommes 
avec plus de facilité et de plaisir qu'un hor- 
loger n'a de peine à faire la montre la plus 
composée. Sa puissance éclate également et 
dans la production du plus vil insecte, et 
dans celle de l'homme le plus superbe; le 
règne animal ne lui coûte pas plus que le 
végétal, ni le plus beau génie qu'un épi de 
blé. Jugeons donc par ce que nous voyons, 
de ce qui se dérobe à la curiosité de nos yeux 
et de nos recherches, et n'imaginons rien au 
delà. Suivons le singe, le castor, l'éléphant, 
etc., dans leurs opérations. S'il est évident 

qu'elles ne peuvent se faire sans intelligence^ 
pourquoi la refuser à ces animaux ? et si vous 



* « Les aaimaux ont donc de l'intelligence. » Flou- 
rens. 



— 155 — 

leur accordez une âme, fanatiques, vous êtes 
perdus ; vous aurez beau dire que vous ne 
décidez point sur sa nature, tandis que vous 
lui ôtez l'immortalité ; qui ne voit que c'est 
une assertion gratuite? qui ne voit qu'elle 
doit être ou mortelle ou immortelle, comme 
la nôtre, donc elle doit subir le même sort, 
quel qu'il soit! et qu'ainsi c'est tomber 
dans Scylla pour vouloir éviter Cha- 
rybde? 

Brisez la chaîne de vos préjugés; armez- 
vous du flambeau de l'expérience et vous fe- 
rez à la nature l'honneur qu'elle mérite, au 
lieu de rien conclure à son désavantage, de 
l'ignorance où elle vous a laissés. Ouvrez les 
yeux seulement et laissez-la ce que vous ne 
pouvez comprendre, et vous verrez que ce 
laboureur dont l'esprit et les lumières ne 
s'étendent pas plus loin que les bords de son 
sillon, ne diffère point essentiellement du 
plus grand génie, comme l'eût prouvé la 
dissection des cerveaux de Descartes et de 



— 156 — 

Newton : vous serez persuadé que l'imbécile 
ou le stupide sont des bêtes à figure hu- 
maine, comme le singe plein d'esprit est un 
petit homme sous une autre forme; et 
qu'enfin, tout dépendant absolument de la 
diversité de l'organisation, un animal bien 
construit, à qui on a appris l'astronomie, 
peut prédire une éclipse comme la guérison 
ou la mort, lorsqu'il a porté quelque temps 
du génie et de bons yeux à l'école d'Hippo- 
crate et au lit des malades. C'est par cette 
file d'observations et de vérités qu'on par- 
vient à lier à la matière l'admirable propriété 
de penser, sans qu'on en puisse voir les 
liens, parce que le sujet de cet attribut nous 
est essentiellement inconnu. 

Ne disons point que toute machine, ou 
tout anima], périt tout-à-fait, ou prend une 
autre forme après la mort ; car nous n'en sa- 
vons absolument rien. Mais assurer qu'une 
machine immortelle est une chimère ou un 
être de raison, c'est faire un raisonne 



— 157 — 

ment aussi absurde que celui que feraient des 
chenilles qui, voyant les dépouilles de leurs 
semblables , déploreraient amèrement le 
sort de leur espèce qui leur semblerait 
s'anéantir. L'âme de ces insectes (car chaque 
animal a la sienne) est trop bornée pour 
comprendre les métamorphoses de la nature. 
Jamais un seul des plus rusés d'entre eux 
n'eût imaginé qu'il dût devenir papillon. Il 
en est de même de nous. Que savons-nous 
plus de notre destinée que de notre origine? 
Soumettons-nous donc à une ignorance in- 
vincible, de laquelle notre bonheur dépend. 
Qui pensera ainsi sera sage, juste, tran- 
quille sur son sort, et par conséquent heu- 
reux. Il attendra la mort sans la craindre ni 
la désirer; et chérissant la vie, comprenant 
?i peine comment le dégoût vient corrompre 
un cœur dans ce lieu plein de délices ; plein de 
respect pour la nature, plein de reconnais- 
sance, d'attachement et de tendresse, à pro- 
portion du sentiment et des bienfaits qu'il 
en a reçus, heureux enfin de la sentir et 



— 158 — 

d'être au charmant spectacle de Tunivers, il 
ne la détruira certainement jamais dans soi 
ni dans les autres. Que dis-je! plein d'hu- 
manité, il en aimera le caractère jusque 
dans ses ennemis. Jugez comme il traitera 
les autres. Il plaindra les \icieux sans les 
haïr : ce ne seront à ses yeux que des 
hommes contrefaits. Mais en faisant grâce 
aux défauts de la conformation de l'esprit et 
du corps, il n'en admirera pas moins leurs 
beautés et leurs vertus. Ceux que la nature 
aura favorisés lui paraîtront mériter plus 
d'égards que ceux qu'elle aura traités en 
marâtre. C'est ainsi qu'on a vu que les dons 
naturels, la source de tout ce qui s'acquiert, 
trouvent dans la bouche et le cœur du ma- 
térialiste des hommages que tout autre leur 
refuse injustement. Enfin le matérialiste 
convaincu, quoi que murmure sa propre va- 
nité, qu'il n'est qu'une machine ou qu'un 
animal, ne maltraitera point ses semblables, 
trop instruit sur la nature de ces actions 
dont l'inhumanité est toujours propor- 



— 150 — 

tionnée au degré d'analogie prouvée ci-de- 
vant, et ne voulant pas, en un mot, suivant 
la loi naturelle donnée à tous les animaux, 
faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'il 
lui fît. 

Concluons donc hardiment que l'homme 
est une machine, etqu'iln'yadans tout l'uni- 
vers qu'une substance diversement modifiée. 
Ce n'est point ici une hypothèse élevée 
à force de demandes et de suppositions : ce 
n'est point l'ouvrage du préjugé, ni même 
de ma raison seu^e; j'eusse dédaigné un 
guide que je crois si peu sûr, si mes sens por- 
tant , pour ainsi dire , le flambeau , ne 
m'eussent engagé à la suivre en m'éclairant. 
L'expérience m'a donc parlé pour la raison; 
c'est ainsi que je les ai jointes ensemble. 

Mais on a dû voir que je ne me suis per- 
mis le raisonnement le plus vigoureux et le 
plus immédiatement tiré, qu'à la suite d'une 
multitude d'observations physiques qu'au- 
cun savant ne contestera; et c'est encore eux 
seuls que je reconnais pour juges des consé- 



— 160 — 

quences que j'en tire , récusant ici tout 
homme à préjugés, et qui n'est ni anato- 
miste, ni au fait de la seule philosophie qui 
est ici de mise, celle du corps humain. Que 
pourraient contre un chêne aussi ferme et 
solide ces faibles roseaux de la théologie, de 
la métaphysique et des écoles; armes pué- 
riles, semblables aux fleurets de nos salles, 
qui peuvent bien donner le plaisir de l'es- 
crime, mais jamais entamer son adversaire. 
Faut-il dire que je parle de ces idées creuses 
et triviales, de ces raisonnements rebattus 
et pitoyables, qu'on fera sur la prétendue in- 
compatibilité de deux substances qui se tou- 
chent et se remuent sans cesse l'une et 
l'autre, tant qu'il restera l'ombre du préjugé 
ou de la superstition sur la terre? Voilà mon 
système, ou plutôt la vérité si je ne me 
trompe fort. Elle est courte et simple. Dis- 
pute à présent qui voudra! 



PIECES JUSTIFICATIVES 



Lettre de M, Halle)\ conseiller auliqne, médecin 
du corps de S. M. Britannique, et professeur ordi- 
naire de V Université de Gœttingue^ membre du 
conseil souverain de la république de Berne, à 
Messieurs les auteurs du Journal des Savants K ' 



Messieurs, 

Il m'est revenu, par des personnes de mérite, que 
des personnes éclairées avaient marqué leur étonne- 
ment de ma correspondance avec M. de la Metlrie, 
auteur prétendu de l'Homme Machine, qui s'y est 
donné pour mon disciple, mon ami et mon compatriote, 
et qui m'a fait l'honneur peu désirable de me dédier 
ce livre impie. 

Quoique tout le monde sache en Allemagne que je 
n'ai jamais eu de liaison avec M. de la Mettrie, cela 
est peut-ôlre moins connu en France, où la traduction 



1 Journal des Savants, de mai 17/i9, — p. 300 et 
301. 

14 



— 162 — 

que M. de la Metlrie a faite de mes Commentaires 
sur Boerhaave pourrait ajouter à la probabilité de 
notre correspondance réciproque. 

Je me suis hâté de détruire une idée qui me paraît 
si désavantageuse, et j'ai envoyé à l'éditeur de la 
Bibliothèque Haisonnée un désaveu formel de 
l'amitié et des principes de M. de la Mettrie. Ce li- 
braire n'a pas trouvé à propos d'imprimer ce désaveu; 
il m'a obligé par là d'avoir recours à vous, Messieurs, 
et je prends la liberté de vous prier d'insérer dans 
votre journal la déclaration suivante signée de mon 
nom. 

« L'auteur anonyme de l'Homme Machine 
« m'ayant dédié cet ouvrage également dangereux et 
« peu fondé, je crois devoir à Dieu, à la religion et à 
« moi-même la présente déclaration, que je prie 
« Messieurs les auteurs du Journal des Savants d'in- 
« sérer dans leur ouvrage. Je désavoue ce livre comme 
<( entièrement opposé à mes sentiments. Je regarde 
« sa dédicace comme un aifront plus cruel que tous 
« ceux que l'auteur anonyme a faits à tant d'honnêtes 
« gens et je prie le public d'être assuré que je n'ai 
« jamais eu de liaison, de connaissance, de correspon- 
« daiice, ni d'amitié, avec l'auteur de l'Homme 
« Machine, et que je regarderais comme le plus 
« grand des malheurs toute conformité d'opinions 
« avec lui. » 

Je suis, etc. 

Signé: Haller. 

A Gœttingue, le 12 de mars 1749. 



— 163 — 



Lettre de M. de Haller à M, de Maupertuis 



Monsieur, 

La place que j'ai l'honneur de remplir, dans votre 
Académie, me donne un droit marqué sur votre faveur 
et sur la protection du HOl. L'intention gracieuse, 
que l'auguste chef de cette illustre société a marquée 
à mon égard, et dont des engagements antérieurs ne' 
m'ont pas empêché de sentir tout le prix, et la bonté 
que vous avez eue de m'en instruire, m'encouragent k 
soumettre à vos lumières supérieures les raisons de 
plainte qu'un autre membre de l'Académie vient de 
me donner. 

Vous connaissez, Monsieur, et mieux que moi, l'au- 
teur d'une brochure publiée depuis peu'^; il ne s'est 
pas donné la peine de se cacher. 11 s'y donne à la 
vérité pour mon ami, pour mon auditeur, pour le com- 
pagnon de mes plaisirs. Mais cet ami aime d'une ma- 
nière si extraordinaire, que c'est de son amitié même 
que je vais me défendre. 

Il y a quatre aus qu'il me fil l'honneur inespéré de 
me dédier un livre ^, dans lequel il attaque le principe 



1 Bibliothèque Impartiale, tome V. l"^' partie, 
janvier et février 1752. 

2 Lr Petit Homme. 
•L'HommeMachine. 



— 16/i — 

commun de toutes les religions , l'existence d'un 
Etre suprême. On fut surpris, et a Paris, et dans ma 
patrie, de me voir des liaisons avec un auteur qui 
ménage si peu ce que le reste des hommes croit le 
plus sacré. On me marqua cette surprise. Serait-ce un 
nomme semblable U M. de la Mettrie, disait-on? 
J'étais actuellement occupé à un ouvrage destiné k 
défendre cette même religion qu'attaquait ce mé- 
decin *. Sa dédicace et mes sentiments faisaient un 
contraste que je crus devoir lever; j'en écrivis à 
M. de Kéaumur, qui publia ma lettre , écrite dans 
les termes les plus mesurés, et dans laquelle je me 
contentais d'assurer le public, que je n'étais ni l'ami, 
ni le précepteur d'un homme dont les principes étaient 
si opposés aux miens, que je n'avais jamais vu, et 
avec lequel je n'avais jamais eu de commerce. 

ïl paraît que cette lettre, publiée dans le Journal 
des Savants^, a irrité mon prétendu disciple. La 
brochure que j'ai devant moi est écrite apparemment 
dans l'intention de me punir de la manière dont j'ai 
reçu ses éloges. 

Vous me direz que c'est un persiflage, un 
badinage qui ne doit pas porter coup, parce que le 
faux en saute aux yeux ; que l'auteur ne croit rien de 
ce qu'il dit, et qu'il a laissé k chaque page de quoi 
empêcher le lecteur de se tromper à mon dés- 
avantage. 

Mais il y a toujours eu des Bayles, il y aura 

1 La traduction d'un ouvrage de MM. de Crousaz et 
Fornipy contre le scepticisme, publié en 1751. 

2 Voir ci-dessus. 



— 165 — 

toujours des collecteurs d'anecdotes, qui trouvent leur 
compte à les rendre les plus piquantes et les plus 
contraires qu'il se puisse au caractère dont un auteur 
a fait profession. Quelle contradiction que d'écrire 
pour la religion, dans le temps même qu'avec un 
Démet ri us^, je prêcherais l'athéisme dans des com- 
pagnies si peu assortissant au ton général de ma vie ! 

Vous sentez jusqu'où pourrait aller la vengeance de 
M. de la Mettrie. Elle ne vise pas h moins qu'a me 
rendre également odieux et aux chrétiens avec les- 
quels je vis, et aux libertins, auxquels il m'associe. 

Quelle insulte et pour les hommes et pour l'Etre 
suprême, que de prétendre le tromper avec eux, 
en affectant des sentiments de religion que mon cœur 
démentirait et que j'aurais l'imprudence de démentir 
en présence d'un homme si disposé à se prévaloir 
contre moi de mes imprudences. Pourrait-on ne pas 
mépriser un homme tel que M. de la Mettrie a fait de 
moi ; et quel cruel étal que celui d'un homme méprisé 
par la partie la plus estimable du public, par tous 
ceux qui aiment la vérité et la vertu. 

Me dérober quelques pistoles, c'est me priver de la 
centième partie de mon bien, d'un centième aisé à 
recouvrer, et dont le centuple même n'est pas irrépa- 
rable. Me rendre odieux h tous les amis du beau et du 
vrai, c'est m'ôter tout ce qui peut rendre l'existence 
supportable, c'est me faire des ennemis de tous les 
hommes généralement dont j'ambitionne l'amitié. 

J'en appelle k vous , Monsieur, puis-je ne pas sou- 

* Pseudonyme de La Mettrie pour l'Ouvrage de 
Pénélope. 



— 166 — 

haiter de désarmer un ennemi aussi dangereux, du 
moins par ses intentions? Puis-je mépriser assez mon 
caractère, pour ne pas le défendre quand il est mis 
de niveau avec les hypocrites et les scélérats? 

Mon silence même aurait un air de conviction, et 
contre un am.i qui sent tout le faux de la satire, il y 
a dix hommes estimables qui, comme vous, Monsieur, 
ne me connaissent pas personnellement, et dont 
l'estime est le présent le plus précieux de la Provi- 
dence. 

M. de la Mettrie m'a vu, connu, entendu mes leçons, 
dit-il, en 4735 (p. 38). Il a demeuré avec moi en 
1736, il a même longtemps vécu avec moi (p. 50). Il 
a eu des raisons pour cette date apparemment. Il 
paraît qu'après cette année il est retourné en France, 
où il a fait imprimer, dès 1735, son système des ma- 
ladies vénériennes, et d'autres ouvrages dans les années 
suivantes. 

Mais si l'année 1735 cadre avec son histoire, elle 
ne cadre pas avec la mienne. Comment a-l-il pu me 
voir et prendre mes leçons, à Gœttingue en 1735, 
puisque je n'y suis venu que vers la lin de 1736? 
D'ailleurs, son nom ne se trouve nulle part sur nos 
registres ; et un Français qui fréquente une Académie 
d'Allemagne est un phénomène trop peu commun 
pour qu'on puisse ne pas s'en apercevoir. 

Il a défendu, dit-il (p. 39), sous moi, en 1736, 
une thèse, il en marque môme le contenu. Je n'ai 
point défendu de thèse en 1736. Je n'en ai jamais 
défendu qui ait du rapport aux hémorrlioïdes. 

J'ai introduit M. de la Mettrie chez ce M. Steiguer, 
que lui seul a fait connaître, et que je n'ai jamais 



— 167 — 

connu ^ Il a oublié apparemment qu'il m'a vu à Gœt- 
tingue, et que M. Steiguer a toujours vécu en Suisse. 
11 m'était difficile de l'introduire chez un homme dont 
nous étions, selon M. de la Mettrie lui-môme, l'un et 
l'autre éloignés de cent cinquante lieues. 

Lui et ses amis imaginaires ont fait la débauche avec 
moi, et il a soupe avec des la (p. 42). Cette his- 
toire est alTreuse ; il faut bien de la patience pour ne 
pas lui donner le titre de calomnie. Quelque idée 
qu'aient bien des gens d'esprit sur les mœurs, la 
mienne a toujours été qu'elles doivent assortir nos 
discours; et quand j'aurais voulu penser moins régu- 
lièrement, ma santé toujours faible, et traversée par 
de grandes maladies, m'aurait rappelé les idées de 
sobriété qui ont formé le plan de ma vie. Je l'ai passée 
presque entièrement dans la solitude que m'imposaient 
mes occupations et le soin de ma santé. 

Pour l'année 1751, que désigne M. de la Mettrie 
en me faisant citer ma préface de la traduction de 
M. de Buffon (p. 46), il est cruel assurément de 
m'attribuer des soupers en filles, comme il les 
appelle. Mon âge, le nombre de mes enfants, le 
contraste qu'une débauche publique ferait avec les 
mœurs et le ton de la vie de Gœttingue, petite ville 
où rien ne se cacherait, la profession que j'ai tou- 
jours faite d'une vie réglée, l'état de ma santé nou- 
vellement affaiblie, comme vous ne l'ignorez pas. 
Monsieur , par une maladie dangereuse , tout con- 
court à former une contradiction avec le conte de 
notre auteur, qui lui fera donner autant de démen- 

1 Voir l'Homme Machine, p. 40. 



— 168 — 

tis qu'il y a de citoyens ou d'étudiants à notre Uni- 
lersité. Sera-l-il permis, Monsieur, d'attribuer à un 
homme des mœurs si contraires aux siennes et de 
fouler aux pieds les droits sacrés de la vérité? Le 
bien public souffre-t-il des gens qui passent leur vie 
à peindre ceux qu'ils trouvent bon de haïr, de toutes 
les couleurs que puisse leur prêter une imagination 
échauffée? 

La harangue que M. de la Mettrie a la bonté de me 
prêter, a heureusement conservé ses marques : il n'a 
pas réussi à imiter mou langage. La fortune de 
M. Bouillac et de quelques autres médecins de la cour 
de France est l'objet des satires delà Pénélope. Mais 
quelle raison aurais-je d'envier leurs places à des 
hommes dont la fortune est séparée de mes espé- 
rances par des barrières insurmontables, par îa diffé- 
rence de la patrie et de la religion, à des hommes 
qui n'ont pas écrit, où dont du moins les écrits ne 
sont pas parvenus jusqu'à moi. La distance qui sépare 
la France du pays ou j'ai vécu, me servira d'excuse à 
l'égard de ces médecins, quand je dirai que je n'ai 
jamais entendu prononcer leur nom. Ils peuvent être 
très-estimables sans être connus d'un professeur de 
Gœttingue , mais assurément ils ne sauraient exciter 
son envie. 

Des éloges de la Bibliothèque Raisonnée, que 
M.dela Mettrie met sur mon compte (p. 37), il n'y a 
pas une ligne de ma plume. Quel ridicule de se vanter 
soi-même ! Quand on serait vain, on entendrait mal 
ses intérêts en le paraissant. En se payant soi-même 
le tribut de la louange, on en dispense le public. C'est 
M, Massuet qui a fait le seul panégyrique que j'y 



i 



— 169 — 

connaisse*, il s'est désigné en citant ses ouvrages. 

Pour mon savoir et la juste valeur de mes produc- 
tions, je les abandonne au jugoment du public. Peu 
de personnes peuveut me connaître, et s'assurer par 
elles-mêmes de mon caractère. Mais tout le monde 
peut lire mes ouvrages et en juger. Si j'avais une 
apologie à faire contre des expressions bien impolies, 
ce serait M. de la Mettrie que j'opposerais à lui- 
même. Lui, dont le goût est si (in, si difliciie, aurait- 
il traduit six volumes de mes ouvrages, s'il ne les 
avait trouvés excellents^? Et ce double fils 
d'Apollon, dont il a tant chanté les mérites ', n'a- 
t il plus, en 1751, ce qui lui a attiré tant d'éloges de 
la part de M. de la Metlrie en 1747? 

Sera-t-il nécessaire, après cette réflexion, de de- 
mandera M. de la Mettrie les passages de mes poésies 
où il a trouvé le matérialisme (p. 3C)? Il l'y trouvera 
désapprouvé dans le caractère d'un philosophe scep- 
tique, entre lequel et le superstitieux *, je place le 
milieu, que je trouve être le pcrli du Sage ou qui du 
moins est le mien. Il y trouvera le contraire à chaque 
page^, lorsque je parle d'après moi-même. 

Il est plus nécessaire de me défendre sur mon Doris, 
dont M. de la Mettrie a fait une espèce de para- 

* Bibliothèque Raison née, t. XLvi,p. 38 et suiv. 

2 C'est son expression dans sa traduction de mes 
Commentaires sur les Institutions de Boerhaave, 
qu'il a donnée en 7 ou 8 vol. in-12 (lisez : six volumes). 

3 Dans la dédicace de l'Homme Machine. 

* Dans les Réflexions sur la religion et la 
superstition. 

5 Sur l'origine du mal , par exemple. 



— 170 — 

phrase^. Si une déclaralion d'amour me rendrait 
ridicule à mou âge, elle était excusable dans un jeune 
homme de vingt ans qui chante sa maîtresse, quatre 
ou cinq mois avant son mariage. 

Je ne sais pas, Monsieur, si après ce que j'ai eu 
l'honneur de vous marquer, vous me permettrez de 
vous demander vos bons odices pour réhabiliter la 
réputation d'un Académicien et d'un homme que 
vous avez honoré de vos correspondances et de voire 
amitié. Il me paraît qu'il serait digne de vous d'obhger 
un auteur badin et léger, qui fait peut-être plus de 
mal qu'il n'a dessein d'en faire, à me rendre justice, 
et à désavouer les particularités ridicules qu'il lui a 
plu de mettre sur mon compte, et dont il sait mieux 
que personne la fausseté. S'il prétend conserver à 
rirréligion des ménagements avec la vertu et avec les 
devoirs les y)lus inséparables de la vie civile, je ne 
crois pas qu'il puisse se cacher a lui-même qu'il 
a agi avec moi contre des lois que l'intérêt du genre 
humain ferait faire quand même la religion ne serait 
plus. 

Je suis avec la plus parfaite estime, etc. 

Haller. 

Gœttingue, le 10 novembre 151. 
1 A la tète de l'Art de jouir. 



— 171 — 



RÉPONSE de M, de Maupertuis. 

J'ai reçu. Monsieur, la lettre que vous m'ave?. fait 
l'honneur de m'écrire, et n'avais pas atlendu jusque- 
là à Hre indigné de Técrit dont vous vous plaignez. 
Vous faites trop d'honneur a de pareils ouvrages, si 
vous croyez qu'ils puissent porter la moindre atteinte 
à votre réputation : mais vous faites tort au caractère 
de la Metlrie, si vous pensez qu'il ait mis dans ce qu'il 
a écrit le degré de méchanceté qui y paraît. Ceci est 
un paradoxe pour tous ceux qui ne l'ont pas connu 
personnellement : mais la vérité me force "a l'avancer. 
Il est mort, et s'il vivait encore, il vous ferait toutes 
les réparations que vous pourriez souhaiter, avec au- 
tant de facilité qu'il a écrit contre vous 11 m'a juré 
cent fois qu'il n'écrirait jamais rien de contraire à la 
religion ni aux mœurs, et bientôt après reparaissait 
quelque ouvrage de la nature de ceux dont nous nous 
plaignons. 

Vous avez raison de dire que je le connais mieux 
que vous. Nous sommes de la même ville. Cette raison 
seule aurait suffi pour que je lui voulusse du bien. Je 
ne me cache pas de l'avoir servi du peu de crédit que 
j'avais en France. Il n'a pu s'y soutenir, dans un 
assez bon poste que ses amis lui avaient fait obtenir : 
et par des ouvrages inconsidérés s'élant exclu de sa 
patrie, il se relira en Hollande, où le mécontentement 
de ses parents et de ceux qui l'avaient jusque-là pro- 
tégé, le laissèrent longtemps dans un état déplorable. 
Un roi qui pardonne les fautes et qui met en valeur 



— 172 — 

les talents, voulut le connaître et m'ordonna de lui 
écrire de venir. Je reçus l'ordre sans l'avoir prévu : 
Je l'exécutai, et la Metirie fut bientôt ici. 

Peu de temps après j'eus le chagrin de voir la li- 
cence de sa plume augmenter de jour en jour. Je me 
reproche toujours cet écrit qu'il a mis au devant de 
son Sénèque *. Je connaissais sa fureur d'écrire et en 
redoutais les suites : je l'avais engagé à se borner à 
des traductions, l'en croyant plus capable que d'autres 
ouvrages, et pensant brider par là sa dangereuse ima- 
gination. Le hasard qui lui fit trouver Sénèque ouvert 
sur ma table, le fil choisir le chapitre de la vie heureuse. 
Je parlais pour la France : à mon retour, je trouvai 
sa traduction imprimée et précédée d'un ouvrage aussi 
détestable que le livre qu'il avait traduit est excellent. 
Je lui en fis les reproches les plus forts : il fut touché, 
promit tout ce que je voulus et recommença. 

Il faisait ses livres sans dessein, sans s'embarrasser 
de leur sort et quelquefois sans savoir ce qu'ils con- 
tenaient. Il en a fait sur les matières les plus dif- 
ficiles sans avoir réfléchi ni raisonné. Il a écrit contre 
tout le monde et aurait servi ses plus cruels ennemis. 
Il a excusé les mœurs les plus effrénées ayant presque 
toutes les vertus sociales. Enfin, il trompait le public 
d'une manière tout opposée à celle dont on le trompe 
d'ordinaire. Je sais combien tout ce que je vous dis 
est peu croyable ; mais il n'en est pas moins vrai : et 
l'on commençait k en être si persuadé ici, qu'il y était 
aimé de tous ceux qui le connaissaient. 

Tout ceci. Monsieur, ne serait point une répara- 

' L'Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur. ■ 



— !73 — 

lion, s'il vous avait fait quelque tort. Mais ses plaisan- 
teries ne pouvaient pas plus vous en faire qu'elles n'en 
ont fait aux vérités qu^il a attaquées. Ceci n'est donc 
que pour défendre son cœur, rejeter ses fautes sur son 
jugement et vous faire connaître l'homme. Tout le 
monde sait qu'il ne vous a jamais vu, ni connu; il 
me l'a dit cent lois. 11 ne vous avait mis dans ses 
ouvrages que parce que vous étiez célèbre et que les 
esprits qui coulaient au hasard dans son cerveau avaient 
rencontré les syllabes de votre nom. 

Voilà, Monsieur, ce dont je pais vous assurer et 
assurer le public. Je souhaite qu'il vous tienne lieu 
de la satisfaction que vous étiez en droit de pré- 
tendre et qu'il serve de témoignage authentique du 
respect que j'ai pour vos mœurs, pour votre esprit et 
pour votre personne. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

De Berlin, ce 25 novembre 1751. 

M.VUPERTUIS. 



M. de Haller n'a pas paru satisfait de cette réponse 
à sa lettre, et ses amis, dans des libelles qu'ils ont pu- 
bliés contre M. de Maupertuis, en ont parlé comme d'un 
nouvel ontrago que M. de Haller aurait reçu. Le public 
jugera si l'on a omis ici quelque chose de ce que la jus- 
tice exigeait, ou de ce que l'amour-propre le plus diffi- 
cile pouvait préteudre. — Note de l'édiiion des Œu- 
vres complètes de Maupertuis, 1769. 

— Comme dernier mot de ce débat, donnons le grain 
de sel de Voltaire : 
« La réponse grave de Maupertuis n'était pas ce qu'il 



— 174 — 

fallait. C'était bien le cas d'imiter Swift, qui persuadait à 
l'astrologue Patridge qu'il était mort. Persuader un 
vieux médecin qu'il avait fait des leçoos au b... eût été 
une plaisanterie à faire mourir de rire. » Lettre du 
5 septembre 1753 au roi de Prusse. 



Il 



Voici ce que rapporte au sujet d'un perroquet M. le 
chevalier Temple, dans ses Mémoires. « J'avais 
« toujours eu envie de savoir de la propre bouche 
" du prince Maurice de Nassau, ce qu'il y avait de 
« vrai dans une histoire, que j'avais ouï dire plusieurs 
« fois, au sujet d'un perroquet, qu'il avait pendant qu'il 
« était dans son gouvernement du Brésil. Comme je 
« crus que vraisemblablement je ne le verrais plus, je 
« le priai de m'en éclaircir. On disait que ce perroquet 
« faisait des questions et des réponses aussi justes 
« qu'une créature raisonnable aurait pu en faire, de 
« sorte que l'on croyait dans la maison de ce prince que 
M ce perroquet était possédé. On ajoutait qu'un de ses 
« chapelains, qui avait vécu depuis ce temps-la en 
« Hollande, avait pris une si profonde aversion pour 
« les perroquets à cause de celui-là, qu'il ne pouvait 
« pas les soulfrir, disant qu'ils avaient le diable dans 
« le corps. J'avais appris toutes ces circonstances et 
« plusieurs autres, qu'on m'assurait être véritables, 
M ce qui m'obligea de prier le prince Maurice de me 
(( dire ce qu'il y avait de vrai en tout cela. Il me 
M répondit avec sa franchise ordinaire et en peu de 
M mots, qu'il y avait quelque chose de véritable; 



— 175 — 

« mais que la plus grande parlie de ce qu'on m'avait 
« dit était faux. Il nie dit que, lorsqu'il vint dans le 
« Brésil, il avait ouï parler de ce perroquet, qu'encore 
« qu'il crût qu'il n'v avait rien de vrai dans le récit 
« qu'on lui en faisait, il avait eu la curiosiié de l'en- 
« voyer chercher, quoiqu'il fût fort loin du lieu où le 
« prince faisait sa résidence : que cet oiseau était fort 
« vieux et fort gros, et que lorsqu'il vint dans la salle 
« où le prince était avec plusieurs Hollandais auprès 
« de lui, le perroquet dit, dès qu'il le vit : Quelle 
« compagnie d'hommes blancs est celle-ci? 
« On lui demanda, en lui montrant le prince, qui il 
« était? 11 répondit que c'était quoique géné- 
« rai. On le fit approcher, et le prince lui demanda',: 
«d'où venez-vous? Il répondit, de Marinan. 
« Le prince: à qui êtes-vous? et le perroquet: à un 
« Portugais. Le prince: que fais -tu là? le per- 
« roquet: je garde les poules. Le prince se mit 
« à rire, et dit: Vous gardez les pou les? Le per- 
« roquet répondit : Oui, moi, et je sais bien 
« faire chue, chue; ce qu'on a accoutumé de faire 
« quand on appelle les poules , et ce que le perroquet 
« répéta plusieurs fois. Je rapporte les paroles de ce 
«( beau dialogue en français comme le prince me les dit. 
« Je lui demandai encore en quelle langue parlait ce 
« perroquet. Il me répondit : que c'était en brésilien. 
« Je lui demandai s'il entendait cette langue. 11 me 
« répondit que non ; mais qu'il avait eu soin d'avoir 
« deux interprètes : un Brésilien, qui parlait hollandais; 
« et l'autre Hollandais qui parlait brésilien ; qu'il les 
« avait interrogés séparément, et qu'ils lui avaient rap- 
w porté tous deux les mcmei paroles. Je n*ai pas voulu 



— 176 — 

« omettre celte histoire, parce qu'elle est extrêmement 
« singulière, et qu'elle peut passer pour certaine. J'ose 
« dire, au moins, que ce prince croyait ce qu'il me 
disait, ayant toujours passé pour un homme de bien 
a et d'honneur. Je laisse aux naturalistes le soin de 
« raisonner sur cette aventure , et aux autres hommes 
« la liberté d'en croire ce qui leur plaira. Quoi qu'il 
« en soit, il n'est peut-être pas mal d'égayer la scène 
« par de telles digressions, k propos ou non. » 

On pourrait ajouter à ce fait l'histoire du perroquet 
suicidé par chagrin de la mort de sa maîtresse, dont 
parle M. Brierre de Boismont. et celle de Kokoly, le per- 
roquet de Bougainville, devenu fou de terreur après avoir 
assisté à un combat naval, et qui vécut vingt ans, n'imi- 
tant que ce bruit : pou m!., poum!... pou m! ac- 
compagné d'un trembletnf»nt des ailes et de la tôte où 
se peignait encore sa frayeur. 



III 

d'un SOLRD de CHARTRES. 

M Un jeune homme, fils d'un artisan, sourd et muet 
« de naissance, commença tout d'un coup a parler, 
« au grand étonnement de toute la ville. On sut de lui 
« que trois ou quatre mois auparavant, il avait entendu 
« le son des cloches, et avait été extrêmement surpris 
« de cette sensation nouvelle et inconnue. Ensuite 
« il lui était sorti comme une espèce d'eau de l'oreille 
« gauche, et il avait entendu parfaitement des deux 
« oreilles. 11 fut ces trois ou quatre mois à écouter 



— 177 — 

« sans rien dire, s'accoulumant à répéter tout bas 
« les paroles qu'il entendait, et s'aiïermissanl dans la 
« prononciation et dans les idées attachées aux mots. 
« Enfin, il se crut en état de rompre le silence, et il 
« déclara qu'il parlait, quoique ce ne fût encore qu'ini- 
<( parfaitement. Aussitôt des théologiens habiles l'in- 
M terrogèrent sur son état passé, et leurs principales 
«(questions roulèrent sur Dieu, sur l'àme, sur la bonté 
"OU la malice morale des actions. Il ne parut pas 
'< avoir poussé ses pensées jusque là. Quoiqu'il fût né 
« de parents catholiques, qu'il assistât a la messe, 
« qu'il fut instruit à faire le signe de la croix, et à se 
u mettre à genoux dans la contenance d'un homme 
'( qui prie, il n'avait jamais joint à cela aucune inten- 
(( lion, ni compris celles que les autres y joignaient: 
c< Il ne savait pas bien distinctement ce que c'était 
« que la mort, et n'y pensait jamais. Il menait une vie 
« purement animale, tout occupée des objets sensi- 
« blés et présents, et du peu d'idées qu'il recevait par 
« les yeux. Il ne tirait pas même de la comparaison 
« de ces idées, tout ce qu'il semble qu'on aurait pu en 
« tirer. Ce n'est pas qu'il n'eût naturellement de l'es- 
'( prit *, mais l'esprit d'un homme privé du com- 
» merce des autres, et si peu cultivé, si peu exercé, 
c( qu'il ne pensait qu'autant qu'il était indispensa- 
« blement forcé par les objets extérieurs. Le plus 
« grand ^ fond des idées des hommes est dans leur 
« commerce réciproque. j> ' 

• Ou plutôt la faculté d'en avoir. 
^ Tom le fond. M. de F'*'** l'affirme sans y penser, lors- 
qu'il dit que ce sourd n'avait que les idées qu'il 

15 



- 178 — 



Cette histoire, connue de toute la ville de Chartres, 
' trouve dans celle de TAcadémie des sciences \ 



IV 

CONJECTURE d'aRNOBE. 

J'ai rapporté plusieurs faits, que le hasard ou un 
art admirable ont fourni aux Fontenelle, aux Chc- 
selden, aux Locke, aux Amman, aux Tulpius, aux 
Boerhaave, aux Conor, etc. Je passe à présent à ce 
qui m'a paru digne de les couronner j c'est une belle 
conjecture d'Arnobe, laquelle porte visiblement sur 
des observations qu'il avait eu occasion défaire, quoi- 
que il n'en dise qu'un mot en passant. 

Faisons, dit-il ^, un trou en forme de lit, dans la 
terre, qu'il soit entouré de murs, couvert d'un toit; 
que ce lieu ne soit ni trop chaud, ni trop froid ; qu'on 
n'y entende absolument aucun bruit ; imaginons les 
moyens de n'y faire entrer qu'une pâle lueur entre- 
coupée de ténèbres. Qu'on mette un enfant nouveau 
né dans ce souterrain : que ses sens ne soient frappés 
d'aucuns objets; qu'une nourrice nue, en silence, lui 
donne son lait et ses soins. A-t-il besoin d'aliments 
plus solides? qu'ils soient toujours de même nature, 
tels que le pain et l'eau froide, bue dans le creux de 
la main. Que cet enfant, sorti de la race de Platon ou 

recevait par les yeux, car il s'ensuit qu'aveugle, 
il eût été sans idées. 

1 1703, p. 1 de l'Histoire. 

2 Advers. Cent. L. II. 



— 179 — 

de Pylhagore, quille eiiliii sa soUlude à l'àj^e de viuj^t, 
Irenle, ou ([uaranle ans; qu'il paraisse dans rassem- 
blée des morlcls : qu'on lui demande, avanl <[u'il ail 
appris U penser el a parler, ce qu'il est lui-même, quel 
esl son père, ce qu'il a fail, ce qu'il a pensé, comment 
il a élé nourri el élevé jusqu'à ce temps. Plus slupide 
qu'une bête, il n'aura pas plus de sentiment que le 
bols ou le caillou ; il ne connaîtra ni la terre, ni la 
mer, ni les astres, ni les météores, ni les plantes, ni 
l<>s animaux. S'il a faim, faute de sa nourriture ordi- 
naire, ou plutôt faute de connaître tout ce qui peut 
y suppléer, il se laissera mourir. Entouré de feu, ou 
de botes venimeuses, il se jettera au milieu du danger, 
parce qu'il ne sait encore ce que c'est que la crainte. 
S'il esl forcé de parler, par l'impression de tous ces 
objets nouveaux, dont il est frappé, il ne sortira de sa 
bouche béante que des sons inarticulés, comme plu- 
sieurs ont coutume de faire en pareil cas. 
Demandez-lui, non des idées abstraites el difficiles de 
métaphysique, de morale ou de géométrie, mais seule- 
ment la plus simple question d'arithmétique; il ne com- 
prend pas ce qu'il entend, ni que votre voix puisse signi- 
îier quelque chose, ni même si c'est à lui, ou a d'autres 
que vous parlez. Où est donc cette portion immortelle 
de la divinité ? Où est cette âme, qui entre dans le 
corps, si docte et si éclairée, el qui par le secours de 
l'instruction ne fait que se rappeler les connaissances 
qu'elle avait infuses? Est-ce donc là cet être si raison- 
nable el si fort au-dessus des autres êtres? Hélas I oui, 
voilà l'homme; il vivrait éternellement séparé de la 
société, sans acquérir une seule idée. Mais polissons 
ce diamant brut, envoyons ce vieil enfant à l'école, 



— 180 — 

quantum mutatus ab illo! l'animal devient hom- 
me, et homme docte et prudent. N'est-ce pas ainsi que 
le bœuf, l'âne, le cheval, le chameau, le perroquet ap- 
prennent les uns à rendre divers services aux hommes, 
et les autres a parler, et peut-être (si, comme Locke, on 
pouvait croire le chevalier Temple) à faire une con- 
versation suivie. 

Jusqu'ici Arnobe, que j'ai librement traduit et 
abrégé. Que cette peinture est admirable dans l'ori- 
ginal! C'est un des plus beaux morceaux de l'anti- 
quité, (Note de l'Histoire naturelle de l'ame.) 



TABLE DES MATIÈRES 



Éloge de La Mettrie v 

IXTROnrCTION XV 

Avertissement de l'imprimeur (1748) 1 

Dédicace à Haller 7 

L'Homme Machine 21 

Pièces justificatives 101 

L — Lettre de Haller à l'éditeur du Journal 

des Savants 161 

Lettre de Haller à Maupertuis 163 

Réponse de Maupertuis 171 

n. — Le Perroquet du Chevalier Temple. 17/i 

in. — D'un sourd de Chartres 170 

IV. — Conjecture d'Arnobe 178 



Paris. — E. Dk Soye, imprimeur, 2, plucu du raiiUi(5ou. 



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